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Comment une poignée de femmes entendent « changer le visage » du BTP, une industrie sexiste et conservatrice
Article mis en ligne le 14 juin 2016
dernière modification le 9 juin 2016

Renverser plusieurs siècles de domination masculine dans l’industrie la plus ségréguée du Royaume-Uni : c’est l’objectif que s’est fixée Women Into Construction. L’organisation favorise l’emploi des femmes dans le bâtiment, un secteur où, malgré la mécanisation, neuf salariés sur dix demeurent des hommes. Si les résultats sont prometteurs dans le secteur public, les femmes se heurtent encore dans le privé à une industrie sexiste, sclérosée et très conservatrice.

(...) Jusqu’en 2008, Kath faisait partie des 1% de la main-d’œuvre féminine exerçant un travail manuel sur les chantiers britanniques. À 19 ans, après une formation en charpenterie, elle s’étonne, « naïvement », de ne compter aucune femme parmi ses collègues. Une anecdote grinçante : pour son premier emploi, le petit vestiaire qui fait office de salle de repos est tapissé de posters de femmes nues. « Une fois qu’ils ont appris à me connaître, ils les ont retirés, se rappelle-t-elle. J’ai bougé, travaillé sur différents chantiers, mais je me sentais isolée. Même sur d’énormes chantiers, j’étais la seule femme ! Au cours de ma carrière, je n’ai vu aucun changement. » Dans l’ensemble de la construction, postes administratifs compris où les femmes sont les moins sous-représentées, les hommes comptent pour environ 89 % de la main-d’œuvre (la proportion est similaire en France, avec 10,4% de salariées). Pareille domination masculine n’est visible dans aucune autre industrie. (...)

Les hommes dominent lourdement l’industrie depuis – au moins – le XIXe siècle. C’est qu’en pleine révolution industrielle et en l’absence de régulations, employeurs et syndicats excluent quasi-systématiquement les femmes des apprentissages, principales voies d’accès à l’industrie. Qu’elles puissent faire un « travail d’homme », alors synonyme de concurrence sur les salaires, inspire à ces derniers « une intense aversion » [2].

Si bien qu’au siècle dernier, on ne voit des femmes travailler massivement sur les chantiers que lors des deux guerres mondiales, pour être remerciées aussitôt les hommes revenus du front. Les voilà réduites à une main-d’œuvre contingente et bon marché, avec des salaires en moyenne 40 % inférieurs aux hommes. Même en pleine reconstruction, elles ne représentent que 0,5 % du travail dans le bâtiment. C’est seulement en 1955 que les syndicats de la construction réclament des salaires égaux et leur reconnaissance comme travailleuses qualifiées. Depuis lors, leur présence est demeurée « obstinément basse ». Et ce n’est pas faute de volonté. (...)

Le sexisme ordinaire qui imprègne l’industrie ne joue certainement pas en faveur d’une plus grande mixité. Les études pointent aussi des conditions de travail difficiles, des modes de recrutement informels et discriminatoires, ainsi qu’une cadence de production effrénée comme principaux obstacles à l’entrée des femmes. Cela n’explique pas tout : dans la santé, par exemple, qui souffre de conditions de travail tout aussi rédhibitoires (longues journées, horaires peu favorables à une vie de famille, etc.), les femmes sont largement surreprésentées. (...)

Phénomène plus récent, l’essor de la sous-traitance du travail, via les agences d’intérim, et du travail en « indépendant » ont participé d’une précarisation accrue de la main-d’œuvre, accentué un « sectarisme » au sein de l’industrie, et renforcé l’exclusion des femmes. (...)

Si l’accompagnement du WIC a permis de « lever les barrières à l’emploi » pour des centaines de femmes, l’organisation peut aussi rembourser leurs outillages, leurs équipements de protection et leur frais de garde d’enfant – qui peuvent se révéler hors de prix si elles dépendent d’allocations sociales. Le WIC assure en outre un suivi des candidates sur les chantiers, et relance les employeurs une fois les stages arrivés à terme. Résultat : tandis qu’environ 80 % des candidates étaient au chômage avant de se présenter à l’équipe de Kath, plus de la moitié d’entre elles ont obtenu un emploi après leurs stages [7].
« Dans le privé, ça reste extrêmement difficile »

Plonger dans la poignée d’études destinées à la profession révèle parfois de charmantes inepties. Les femmes seraient en effet dotées de capacités psychiques stupéfiantes, capables « d’adoucir leur environnement » de travail, « d’inspirer l’innovation, de défier les normes et d’améliorer les collaborations » [8]. D’après le Chartered Institute of Building (CIOB), les employer dans la construction ne serait d’ailleurs « plus seulement convenable (‘a nice thing to do’), mais une nécessité » [9].

Face à un argumentaire aussi chatoyant, l’industrie prend lentement conscience du problème. Seuls des « cas isolés de bonnes pratiques » sont observés par Tessa Wright. L’industrie du BTP devra rapidement revoir ses habitudes de recrutement : depuis 2007, une sévère pénurie de main-d’œuvre pointe à l’horizon. Pendant la crise financière, alors que les carnets de commande du bâtiment s’amaigrissaient brutalement, environ 400 000 travailleurs ont déserté les chantiers britanniques. Maintenant que les grues réapparaissent dans Londres et la province, près d’un travailleur sur cinq approche de la retraite. Le CITB estime qu’il lui faudra 182 000 nouvelles recrues d’ici 2018.

La pénurie est d’autant plus aigüe que le nombre d’apprentissages est « à son plus bas niveau jamais enregistré ». (...)

Une citation bien connue de Kath, prononcée par un chef d’entreprise resté anonyme, résume « l’esprit » de la construction :« Il y a plus de personnes dans notre conseil d’administration qui s’appellent Geoff que de femmes. » Pour encore longtemps ?