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Non-Fiction
L’hospitalité : généalogie d’un concept politique
Article mis en ligne le 16 mai 2017

À l’heure où la France s’interroge avec angoisse sur son lien avec l’extérieur – qu’il s’incarne dans la figure de l’Europe, des puissances de la mondialisation ou du "réfugié", le livre de Benjamin Boudou Politique de l’hospitalité, paru cette année aux éditions CNRS, apporte un recul critique bienvenu.

Au fil des pages, cette enquête érudite éclaire de sa rigueur conceptuelle le débat contemporain. L’ouvrage savoureux traverse les âges et les continents pour explorer les deux pôles de cette notion, réunis dans la double postérité du latin hostis  : hostilité et hospitalité. Quelle attitude adoptée face à l’inquiétante étrangeté de celui qui vient d’ailleurs et dont on ne peut que supposer les intentions  ? Comment accueillir sans risquer d’être envahi  ? Empruntant à Michel Foucault sa démarche généalogique, Benjamin Boudou désamorce en un peu plus de deux cents pages cette tension théorique.

La démonstration procède en cinq temps, visant à explorer à chacune des étapes une configuration particulière du "mythe" de l’hospitalité. Sa puissance d’évocation qui nourrit notre imaginaire politique est rappelée à la fin de l’ouvrage.

La vertu prêtée à la nature et à "l’hospitalité sauvage" inaugure ce parcours. (...)

Le deuxième temps de l’enquête nous conduit dans l’antiquité. (...)

Dans un troisième temps, Benjamin Boudou s’attèle à sonder la pensée chrétienne de l’hospitalité. (...) l’accueil inconditionnel renvoie au champ de l’éthique et tend à se "briser sur le mur de l’empirique". Parallèlement à cette célébration de la charité se met en place un discours commercial. (...)

Le XVIIIème siècle est marqué par des tentatives de conjuguer cette vision de l’étranger comme appelant protection à une régulation politique. C’est le temps du droit des gens : l’hospitalité devient un devoir moral et politique s’imposant à toutes les nations. (...)

La rencontre des Européens avec les Indiens d’Amérique rappelle cruellement les dangers de l’hospitalité. On peut toutefois regretter que l’ouvrage n’aborde pas plus directement la question de la race. En effet, tous les étrangers ne le sont pas de la même façon. Comment joue la perception raciale dans l’inégalité face à l’hospitalité ?
Le dernier chapitre examine enfin la version contemporaine de l’hospitalité à travers les pensées de Jacques Derrida et Paul Ricoeur. (...)

L’hospitalité serait ainsi un de ses mots "gelés" dont parle la philosophe Hannah Arendt : "quand nous essayons de les définir, ils se dérobent ; lorsque que nous parlons de leur sens, plus rien n’est stable et tout entre en mouvement." Tout l’intérêt de l’ouvrage est précisément de faire souffler "le vent de la pensée" pour dégivrer ce terme et faire émerger son ambiguïté. L’hospitalité serait donc le lieu de trois indéterminations : entre ami et ennemi d’abord, contenue dans l’étymologie double d’hostis. Entre pratique privée relevant de l’intime et engagement politique ensuite. Les pages sur le délit d’hospitalité sont saisissantes d’actualité (...)

Cet ouvrage contribue donc à rendre justice à la polysémie du mot et en déplie les multiples sens, qui sont autant d’invitations à s’interroger sur ce qui nous lie à l’autre. On aurait toutefois souhaité que l’auteur explore davantage cette notion dans les rapports qu’elle entretint avec les doctrines politiques, de l’absolutisme à la démocratie libérale. (...)