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Le petit monde des banquiers, avocats et auditeurs qui profitent des privatisations en Europe
Article mis en ligne le 18 mars 2016
dernière modification le 13 mars 2016

À la faveur de la crise de la dette et des politiques d’austérité, l’Europe est en train de connaître une nouvelle vague de privatisations. De la Grèce au Royaume-Uni, des entreprises et des services publics sont cédés au secteur privé, en dépit de l’opposition des citoyens et de bénéfices douteux pour les finances publiques. Un nouveau rapport du Transnational Institute jette la lumière sur le petit monde des banquiers, auditeurs et avocats qui profitent de ces politiques privatisatrices et les encouragent activement, à Bruxelles et partout sur le continent. Un monde où les conflits d’intérêts sont la norme.

La crise des finances publiques aura été le point de départ d’une nouvelle vague de privatisations en Europe. Le cas le plus connu est celui de la Grèce, qui s’est vue imposer par la Troïka un programme massif et sans précédent de privatisations, touchant aussi bien des entreprises que des propriétés foncières (lire notre enquête ici, ainsi qu’ici et là sur le cas particulier des projets de privatisation de l’eau). Mais d’autres pays européens se sont trouvés soumis à une pression similaire : le Portugal, Chypre, l’Irlande, certes, mais aussi l’Espagne et l’Italie (qui s’apprête à privatiser partiellement sa poste et ses chemins de fer), ou encore le Royaume-Uni, qui a privatisé en octobre 2013 sa poste, le Royal Mail.

Ainsi, bien sûr, que la France, bien que la privatisation y progresse plutôt actuellement de manière insidieuse, à travers la cession progressive des participations de l’État dans les entreprises publiques, ou des opérations ponctuelles comme la privatisation de l’aéroport de Toulouse et, bientôt, de ceux de Nice et Lyon.

Pourtant, après des décennies d’expérience de la privatisation et de ses effets réels, on devrait savoir que celle-ci délivre rarement les bienfaits annoncés pour les États ou pour les usagers (voir notre dossier). Ni bien sûr pour les travailleurs des entreprises concernées, dont les « acquis sociaux » sont souvent les cibles implicites des programmes de privatisation. En fait, c’est la justification même de la privatisation dans un contexte d’austérité budgétaire qui apparaît intrinsèquement viciée : la privatisation ne contribue pas à renflouer les finances publiques, puisque ce sont généralement les entreprises les plus profitables, sources de revenus, qui sont cédées aux investisseurs, et souvent à un prix en deçà de leur valeur réelle.

On l’a à nouveau vérifié avec les récentes privatisations européennes. (...)

« Une petite coterie de firmes juridiques et financières »

L’acharnement de la Commission européenne et du Fonds monétaire international à promouvoir la privatisation, malgré le peu de preuves de ses bienfaits, s’explique sans doute en grande partie par l’aveuglement idéologique. Alors que les traités européens prévoient une neutralité de principe entre gestion publique et gestion privée, la Commission continue à défendre sans état d’âme les politiques privatisatrices partout sur le continent. Sans hésiter à passer outre la volonté des citoyens exprimée démocratiquement, comme on l’a vu en Grèce où le gouvernement Syriza avait été élu sur un programme explicite d’opposition aux privatisations, mais a été forcé par la Commission et les grands pays européens à revenir sur ses engagements (lire notre article).

Mais cet acharnement s’explique probablement aussi par l’influence du petit milieu de banques d’affaires, de conseillers financiers et juridiques et de cabinets d’audits qui joue un rôle central, quoique mal connu du public, dans les processus de privatisation. Et qui en profite immensément. (...)

En plus de la rémunération directe de leurs services de conseil ou d’audit, ces firmes profitent souvent de leur position privilégiée pour générer des profits supplémentaires. Pas étonnant dans ces conditions que ces firmes soient aussi des promotrices infatigables de la privatisation auprès des gouvernements et autres institutions publiques.

La Deutsche Bank, par exemple, est « un acteur important des privatisations européennes et intervient comme conseiller financier ou ‘bookrunner’ [teneur de livre] de nombreuses introductions en bourse d’entreprises publiques » ; elle publie parallèlement « un rapport annuel intitulé Privatisation in the Euro Area (‘La privatisation dans la zone euro’), dans lequel elle promeut activement la privatisation ». Idem pour les « Big Four », les quatre géants de la comptabilité et de l’audit Deloitte, PriceWaterhouseCoopers, KPMG et Ernst & Young (lire notre enquête), rémunérés pour auditer les entreprises avant leur mise en vente. Côté juridique, les principaux acteurs de la privatisation sont les grands cabinets d’avocats mondiaux, pour la plupart britanniques, comme Freshfields Bruckhaus Deringer, Clifford Chance, Allen & Overy et quelques autres [1].
Conflits d’intérêts systématiques

Mais les deux acteurs majeurs de l’industrie de la privatisation en Europe sont deux banques d’affaires, Rothschild et Lazard (...)