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Les cerfs-volants de Jabalia
SHLOMO SAND , professeur émérite à l’Université de Tel-Aviv
Article mis en ligne le 30 septembre 2018
dernière modification le 28 septembre 2018

Hassan avait douze ans quand il succomba sous les balles d’un tireur d’élite israélien, en septembre 2018. Il fut touché alors qu’il s’apprêtait à faire voler un nouveau cerf-volant enflammé, en espérant que le vent le déporterait vers l’est et que cela mettrait le feu dans les champs volés par « les sionistes » à ses ancêtres.

Malgré le surpeuplement, la pauvreté, et la pollution, on pouvait vivre à Jabalia, en sachant que cela est temporaire. Mais pour cela, il fallait lutter, ne pas renoncer. Tout comme l’on avait réussi à faire partir les colonies de la Bande de Gaza, de même, on réussirait, un jour, à revenir à Al-Majdal. Aussi Hassan fut-il l’un des premiers à faire brûler des pneus, lors de la vague de manifestations devant la clôture, et aussi, l’un des premiers à faire voler des cerfs-volants : les siens étaient toujours plus beaux et plus grands que ceux de ses copains de l’école de l’UNRWA, car après tout, il était d’Al-Majdal, et qu’il devait le prouver !

Ce récit est totalement fictif. Hassan n’a jamais existé, et n’a donc jamais été en situation d’être tué par un tireur d’élite israélien : il n’est qu’un personnage littéraire. Qui sait si Al-Majdal n’est pas également un fruit de l’imagination, et si une telle cité a jamais existé ? Et si, d’aventure, elle existe encore dans le souvenir de quelqu’un, ses habitants n’en ont pas été chassés, mais ont gentiment demandé à quitter leurs foyers, qu’ils ont abandonnés de leur plein gré. La ville d’Ashkelon est la seule donnée réelle dans cette histoire ; c’est une ville israélienne moderne, qui a intégré des milliers d’immigrés juifs, et n’a cessé de s’étendre depuis 1948.

Les résidents israéliens d’Ashkelon, dont la limite-sud n’est distante que de sept kilomètres de La Bande de Gaza, ne comprennent pas pourquoi les arabes leur en veulent, pourquoi ils creusent des tunnels, expédient des missiles, et pourquoi ils envoient des cerfs-volants et des ballons incendiaires. Pourquoi les Palestiniens ne sont-ils pas disposés à vivre en paix avec leurs voisins au-delà de la frontière ? Les écoliers d’Ashkelon n’ont évidemment jamais reçu d’enseignement sur les habitants d’Al-Majdal, et ne savent pas que ceux-ci ont été chassés de leurs foyers et de leurs terres. Ayant, en revanche, bien lu la Bible, ils savent que cette terre leur a été promise par le Créateur, et a toujours été la leur, même quand leurs parents et grands-parents ont vécu pendant près de deux-mille ans en Biélorussie ou en Moldavie. Certes, des enseignants ont eu parfois des difficultés à expliquer pourquoi Ashkelon fait partie du pays des juifs, alors que cette cité méridionale a été fondée par des Cananéens, avant d’avoir été le siège de Philistins, de Phéniciens, d’Hellènes, d’Arabes, de croisés, et à nouveau d’Arabes, et ce durant des siècles, jusqu’à 1948. On a toujours pu, cependant, faire valoir de nouveaux arguments, selon lesquels le pays était quasiment vide d’habitants lorsque les pionniers sionistes commencèrent à s’y installer, à la fin du 19ème siècle, tandis que les Arabes y sont arrivés, par la suite, en tant que travailleurs immigrés. Le fait que le premier recensement effectué en 1917 ait fait apparaître que la Terre sainte comptait 700 000 arabes et seulement 65 000 juifs, dont la moitié constituée de religieux orthodoxes antisionistes, a totalement disparu des manuels scolaires officiels.(...)

Lorsque nous sommes rivés aux médias israéliens ou quand nous lisons la presse israélienne qui relate l’interminable affrontement, nous avons l’impression de nous retrouver, sans cesse, face aux descendants de cette mère juive : les Palestiniens ne sont que les héritiers de l’antisémitisme éternel. Tous les antisionistes sont des antisémites, semblables à tous les judéophobes dans l’Histoire ; c’est pourquoi, ils veulent nous rejeter de notre patrie éternelle, ils nous agressent par tous les moyens criminels à leur disposition : jusqu’à envoyer des enfants faire voler des « cerfs-volants de la terreur ». (...)