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Les faisandeurs d’opinion : Eric, Thierry, Stéphane et les autres…
Article mis en ligne le 25 septembre 2018
dernière modification le 23 septembre 2018

Faut-il toujours réagir ? Pour ne pas laisser de telles choses se dire sans que ce soit contré. Mais réagir à quoi ? A la énième divagation tapageuse d’Eric Zemmour pour qui le prénom « Hapsatou » serait une « insulte à la France » ? Mais Eric Zemmour est devenu si éruptif qu’il devient difficile à suivre. Ses affirmations péremptoires, sous le vernis très mince de la démonstration historique, sont émaillées la plupart du temps de « eh ben oui, eh ben oui ! », « c’est comme ça ! », « ben, c’est évident ! ». Rien de probant mais ces dodelinements mécaniques ont l’avantage de désarçonner toute contradiction.

Puis c’est un petit nerveux, ce procureur en chef qui accuse à tout va. Un vague cousin pourtant de ceux-là même qu’il accuse, mais leur cousin de la main droite. Et plus il accuse à coup de « c’est évident », « c’est sûr », plus il se grandit, se redresse parfois, semblant dire : « Je ne suis pas comme eux, moi, moi, moi.. C’est évident, c’est sûr ».

Faut-il encore réagir ? Peut-être mais certainement pas s’époumoner de façon vaine. Ajouter le bruit au bruit ; la fureur à la fureur. Participer par sa réaction à la machine médiatique. La nourrir de son approbation et de sa désapprobation, son autre fuel ordinaire. Tout sauf l’indifférence qui nie, tout sauf le silence. Car « Une chose dont on ne parle pas n’existe pas » disait Oscar Wilde. En ces temps de brouhaha médiatique, seul le silence est craint.

Faut-il cesser de réagir ? El laisser la place à ces faiseurs d’opinions qui en sont aussi les faisandeurs ? Ceux qui crient au risque de guerre civile tout en semblant l’alimenter petit à petit, phrase par phrase, anathème après excommunication.

Alors, se taire ou écrire ? Ecrire, toujours. Mais selon un autre tempo et un autre dispositif que ceux imposés. (...)

Acte 1 : Zemmour et Hapsatou Sy s’invectivent dans une émission où le but, le moyen, l’intérêt sont l’invective en elle-même. Le spectacle. Observez les « chroniqueurs » de cette émission. Chacun y est censé représenter, en image d’Epinal, un pan idéologique ou ethnique – voire les deux parfois – de la société française : la descendante de migrants sub-sahariens jolie et extravertie, la descendante de migrants nord-africains discrète et jolie, l’avocat juif de droite extrême, l’avocate d’origine sud-américaine de gauche extrême, la journaliste dupe de rien et le journaliste revenu de tout…Des clichés, des stéréotypes qui « procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses » pour reprendre l’expression de Deleuze sur les « nouveaux philosophes ».

On pourrait se dire qu’il y a là un progrès, un effort pour représenter toutes les nuances et visages de la France. Pas sûr. Car avec ce dispositif médiatique, c’est exactement l’inverse qui s’accomplit. (...)

Acte 2 : tweet de Hapsatou Sy qui dit réfléchir à quitter l’émission et dénonce l’insulte dont elle a été victime.

Acte 3 : Twitter bruisse, les réseaux sociaux sont en surchauffe ; le présentateur à la cédille se fend d’un commentaire méprisant sur les finances de sa chroniqueuse. Des sites vautours viennent se nourrir des miettes dramaturgiques de ce scénario grotesque et ajoutent au bruit ambiant. (...)

Acte 4 : les médias enquêtent sur le système Ardisson (le racisme, ça eut payé visiblement), le système Zemmour, le système Sy…Certains se payent le luxe de condamner Zemmour tout en ayant par le passé défendu un autre histrion, Philippe Tesson, qui avait affirmé tranquillement que « les musulmans foutent la merde en France ». Le grand écart mérite d’être souligné car à ce niveau, c’est de la haute voltige. « Raciste » au-delà de la ligne zemmourienne, « boulette » en deça de la ligne tessonienne, tout cela devient difficile à suivre. Mais passons.

Reste la question fondamentale : pourquoi ces débats stériles occupent-ils la place médiatique ? Pourquoi dans un pays de 6 millions de chômeurs, de près de 9 millions de pauvres, un pays où le chômage cause 10 000 à 15 000 morts par an, la question qui importe est celle des prénoms ? Pourquoi la question sociale est-elle ainsi systématiquement étouffée par la question identitaire ? Est-ce là l’urgence ? (...)

Questions : pourquoi chacun s’est-il senti obligé de se défendre contre un implicite procès en « délégitimité » nationale et républicaine ? Pourquoi d’ailleurs cette impression de devoir se justifier ? Quel climat s’est-il installé en France pour chacun désormais doivent dégainer de son pedigree républicain, la main sur le coeur, les yeux embués ? Encore une fois, est-ce là l’urgence ?

En est-on arrivé en France à ce que chacun justifie de sa « francité » au détriment de l’Autre ? Le juif au détriment de l’Arabe, l’Arabe au détriment du Noir, le Noir au détriment du Rom ?

Au sommet, goguenard et amusé, flottait l’homme à la cédille. Pourquoi, sur les plateaux de ses émissions, ces questions d’identités semblent-elles si prégnantes ? Pourquoi tout le dispositif de ses émissions suppose toujours d’amener les invités à s’invectiver précisément sur ces questions ? Quelle est cette obsession identitaire qu’il participe à banaliser ? (...)

C’est tout le rapport à l’Altérité qui a été posé lors de cette séquence. L’Altérité est ce qui, par définition, n’est pas soi. Deux attitudes sont possibles devant elle : l’altérité est constitutive du Soi ou l’altérité en est la négation. Ce soir-là, devinez quelle position l’a emporté. (...)

Une redite symbolique du décret Crémieux
Les peuples ont de la mémoire ; la télévision n’a que des souvenirs. Parfois ces eux tempos se télescopent. Cette scène Sy-Zemmour est comme une illustration de ce qu’on pourrait appeler le « syndrome du décret Crémieux ».

Ce décret, promulgué le 24 octobre 1870, donnait la nationalité française à 37 000 juifs d’Algérie. Ce qu’on sait moins est qu’il s’est accompagné d’un autre décret pris à la même date et qui ramenait les musulmans d’Algérie au statut d’indigènes. L’accession à la citoyenneté des juifs d’Algérie était de plein droit : « Les Israélites indigènes des départements de l’Algérie sont déclarés citoyens français ; en conséquence, leur statut réel et leur statut personnel seront, à compter de la promulgation du présent décret, réglés par la loi française ». Pour les Indigènes musulmans, cette citoyenneté était strictement conditionnée : « Les indigènes musulmans et les étrangers résidant en Algérie qui réclament cette qualité doivent justifier de cette condition par un acte de naissance ; à défaut, par un acte de notoriété dressé sur l’attestation de quatre témoins, par le juge de paix ou le cadi du lieu de résidence, s’il s’agit d’un indigène, et par le juge de paix, s’il s’agit d’un étranger ».

Une séparation s’opérait ainsi en Algérie entre deux catégories de la population qui coexistaient pourtant depuis des siècles. (...)

Cette scène entre Sy et Zemmour a été la carte d’une France hors-sol, d’un territoire fantasmé. Pas la carte d’un nouveau monde comme l’écrit Debord mais d’un monde ancien. Et qui crève de trouille précisément de disparaître. C’est aussi ce qui ressort de cette scène. La peur partout. La peur de ne pas être assez Français pour les deux batailleurs. La peur d’une France qui change pour l’homme à la cédille, ce qui expliquerait son obsession relevée ça et là des questions identitaires.

Certains médias, penseurs, écrivains ne disent pas comment penser. C’est beaucoup plus pernicieux : ils disent à quoi penser. L’ordre du jour est créé quotidiennement par l’actualité telle qu’elle est hiérarchisée. Car l’information n’est pas un deus ex machina qui tomberait du ciel ; elle est pensée et façonnée. Et cet ordre du jour fait l’ordre du monde tout simplement. L’ordre du monde de l’homme à la cédille, malgré les paillettes et le sourire carnassier, est étriqué, étroit. Dangereux pour ce qu’il porte de possibilité de tensions civiles. C’est un monde qui passe, mais qui n’en finit pas de passer hélas. Avec quelques dégâts au passag