L’homme est unique. Cette constatation fort flatteuse nous assimile presque à une œuvre d’art. Nous ne sommes pas noyés dans la masse. Puisque nous sommes tous différents, pourquoi construire un « vivre-ensemble » alors qu’il serait plus naturel de vivre uniquement avec ceux qui nous ressemblent ?
Qui suis-je ? Cette question est le point de départ pour tout individu qui commence la quête de son identité et le sens de sa vie. Elle nous renvoie à l’image que chacun a de soi-même, à l’image que les autres se font de nous et enfin à l’image que nous croyons que les autres se font de nous-même.
Dans ce jeu de miroirs, les autres ont un rôle essentiel, mais imparfait car chacun ne donne pas toujours la même image de soi, comme si l’identité de chacun de nous était insaisissable. Cependant l’identité n’est pas une apparence qui s’affirme dans un rôle social. L’identité n’est pas non plus une appartenance contingente, elle ne peut pas être conçue comme une addition ou une superposition de caractéristiques de chaque étape de la vie.
C’est dans la science que l’homme trouve apparemment aujourd’hui une réponse rassurante. La génétique démontre que nous sommes semblables à 99,9 % et différents à 0,1 %. C’est cette différence qui donne toute sa force à notre espèce à condition qu’elle soit source de partage et de respect. Néanmoins, si nous privilégions ce petit pourcentage, nous risquons de nous replier sur nous-même et d’amplifier la différence. Si nous privilégions les 99,9 %, nous risquons de tomber dans l’indifférence à l’autre trop identique à nous-même.
Construire son identité
Cette réponse de la génétique sous-entend la prédétermination de l’identité, idée fausse et pourtant très répandue qui écarte autrui de son rôle majeur dans la construction de sa propre identité. Le temps de la construction de l’identité est bien différent du temps biologique et encore plus du temps génétique. L’identité s’élabore dans le présent et avec l’environnement, source d’informations et cible de modifications.
Définir et construire sa propre identité est l’un des exercices les plus difficiles, c’est l’un des rares cas où l’individu est à la fois sujet et objet de sa recherche. On doit se prendre soi-même pour objet de sa propre connaissance. En outre, quand on croit avoir enfin saisi l’objet, le sujet a peut-être déjà changé. (...)
L’identité de l’homme doit s’inscrire dans une temporalité et un espace qui dépassent sa propre existence pour atteindre, au-delà du sentiment de finitude, une transcendance qui contribue à la transcendance humaine. L’affirmation démesurée de notre unicité peut amener l’individu à un repliement sur lui-même ou plusieurs individus à un isolement, donnant origine à une identité communautaire qui prône la méconnaissance et l’exclusion d’autrui ; le mépris devient source de conflit. Rappelons-nous qu’après la découverte de l’Amérique latine, la question a aussitôt surgi : « les Indiens ont-ils une âme ? Sont-ils des humains ? »
La ségrégation constitue hélas un attrait de notre espèce qui tente régulièrement de classer les individus. (...)
Il a fallu presque un siècle et l’effort d’hommes de science pour démontrer biologiquement l’erreur du concept de race et leur hiérarchisation. Pourtant cette tentation ressurgit constamment comme si, chez l’homme, le sentiment de discrimination prédominait au détriment de la considération. (...)
Il ne serait pas étonnant que, face à la crise migratoire que nous connaissons, la tentation ségrégationniste revienne une fois de plus. Quelle sera notre attitude envers l’immigré ? Allons-nous le marginaliser ou l’incorporer à part entière dans notre société ?
L’Histoire est parsemée de ces épisodes dans lesquels les hommes nient mutuellement leur humanité, ignorant leurs ressemblances pour ne plus percevoir que leurs différences. C’est le drame de l’espèce humaine et bien que nous nous considérions comme des hommes très évolués, notre époque se caractérise par la méfiance envers autrui. Nous doutons de son identité et l’interaction devient soupçonneuse. L’afflux des réfugiés ne doit pas faire renaître un nouvel épisode de mépris. C’est à nous d’avoir la sagesse de comprendre et d’intégrer davantage leurs différences.
L’acceptation d’autrui dans toutes ses différences témoigne du progrès et de la liberté d’une société, l’exclusion et la ségrégation, de la régression par la soumission de certains individus. Etre et être avec l’autre, l’humanité de l’un n’a de sens qu’avec l’humanité de l’autre et le nier implique l’élimination d’autrui et repousse notre propre humanité (...)
Toute cette argumentation ne vient pas définir l’identité, mais elle veut attirer l’attention et mettre en garde nos contemporains sur les conséquences de notre accueil au réfugié. Fondé sur l’ouverture et la tolérance, il peut conduire à un enrichissement mutuel, à la construction conjointe de la nature de nos identités et éviter de nouvelles ségrégations primaires et inutiles.