Ce vendredi 9 décembre au matin, l’hôpital Saint-Roch est plein. De policiers, de commerçants du quartier invités par la mairie, d’élus, de journalistes. Tout ce beau monde ne vient pas se faire soigner. L’hôpital n’est plus usité depuis plusieurs années. Non, tout le monde attend la venue du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, et du maire de Nice, Christian Estrosi, pour inaugurer le lancement du chantier de l’hôtel des polices en lieu et place de l’ancien hôpital. A Nice, laboratoire sécuritaire depuis plusieurs décennies, un nouveau pas a été franchi avec ce nouvel édifice. Celui d’un grand bâtiment patrimonial visant à accueillir en son sein police municipale et police nationale. Une première en France.
A noter que le bâtiment est en grande partie financé par l’Etat, à hauteur de 200 millions d’euros qui en sera propriétaire in fine. La Ville met elle, 15 millions sur la table. Bien évidemment, n’ayons crainte, tout sera mis en œuvre pour conserver la beauté du lieu malgré les travaux, avec en sus, une dimension écologique et « un chantier exemplaire » en la matière, selon les architectes et le groupe Vinci, en charge du projet. D’auspices aux allures monastiques où l’on y pansait les plaies, ce sera désormais un temple moderne où l’on y matraquera les symptômes de la société. (...)
Dans ce futur hôtel de polices, on trouvera les services de la police nationale (sécurité publique, police judiciaire, police aux frontières, sécurité intérieure, centre de recrutement et de formation, inspection générale), ceux de la municipale, un nouveau Centre d’hypervision urbain et de commandement (CHUC), et une nouvelle Agence de gestion des risques notamment environnementaux. A noter donc que l’IGPN partagera ses locaux avec les agents qu’elle est censée contrôler. A manger tous les midis ensemble, pas sûr que l’étanchéité nécessaire au contrôle soit effectif. Après son Centre de supervision urbain aux 4000 caméras, Nice se dote désormais d’un Centre d’hypervision urbain. Sans doute, le précédent était-il trop myope pour combattre le crime qui gangrène tant notre chère Nice. Ou alors la Ville attend patiemment la législation en vigueur sur la reconnaissance faciale et la police prédictive que Christian Estrosi souhaite mettre en œuvre depuis des années. (...)
On connaît le refrain : La sécurité, première des libertés
Puis est venu le tour du ministre accusé par deux fois de viol (lire plus bas). Dans son discours, Gérald Darmanin a déclaré, non sans ironie, qu’il avait la crainte « qu’avec un si bel hôtel de polices, les fonctionnaires de police souhaitent passer plus de temps au commissariat que sur la voie publique » (...)
L’économiste Paul Rocher, auteur de l’essai Que fait la police ?, rappelle que, loin du mythe du manque de moyens, la police est en réalité « le véritable enfant chéri des gouvernements depuis près de trente ans » (1). Une nouvelle preuve avec ce nouveau cadeau à Nice, alors que la ville est déjà la plus dotée de France en agents, en caméra, et en budget. On espère pour Christian Estrosi que les bourgeois apeurés par leur ombre qui pensent vivre à Chicago dans les années 1930, cœur de son électorat, sauront se souvenir de ce nouvel acte de bravoure pour leur sécurité en pour les prochaines élections. Par ailleurs, le soir même sur BFM Côte d’Azur, Laurent-Martin de Frémont, secrétaire départemental syndical SGP Police, geignait du manque de moyens osant même un « ça va dans le bon sens, mais on veut des actes ». A croire que tant qu’ils ne rouleront pas tous en Porsche, fusil d’assaut à la main avec permis de tirer à vue, ce ne sera jamais assez.
Ils réclament toujours plus. Ils ont par ailleurs bien raison de le faire. Après de longues années à comprendre le principe du syndicalisme, la profession est désormais la plus syndiquée de France à hauteur de 90% (!) depuis les élections professionnelles de ce même 9 décembre. Le bloc Unsa-Alliance Police marqué à l’extrême droite, allié à onze autres syndicats, l’a emporté et devient « désormais majoritaire au sein du Comité social d’administration du ministère » (...)
Collages féministes contre Darmanin censurés
Enfin, lors de l’inauguration du chantier il est à noter une nouvelle illustration de l’effet Streisand (4). Face au futur hôtel des polices se trouve une librairie féministe, Les parleuses. Alors qu’elles ont vent de la venue du ministre, elles font appel aux Colleuses niçoises qui viennent tapisser les vitrines intérieures et extérieures de la librairie de messages comme « Qui sème l’impunité récolte la colère », « Violeurs, on vous voit, victimes, on vous croit » ou encore « Sophie, on te croit », en référence à Sophie Spatz-Patterson, qui avait porté plainte contre le ministre pour viol. Ces messages sont collés tôt le matin à 7 heures. Puis elles repartent. Alors qu’elles reviennent pour ouvrir leur commerce à 9h45, elles trouvent leurs vitrines masquées par de grands draps noirs. Et des flics en civil qui procèdent à leur contrôle d’identité. (...)
Or là, tous les médias mainstream présents à l’inauguration ont relaté la censure grotesque. On enjoint en tous cas nos amis les flics à venir se documenter à la librairie d’en face lorsque ceux-ci seront installés dans leur hôtel de luxe fin 2025. Cela les aidera peut-être à mieux comprendre les violences faites aux femmes et à éviter de questionner la longueur de la jupe quand des victimes se présentent pour agressions sexuelles dans leurs locaux. (...)