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Canicule sur BFM-TV : la mise en spectacle d’une tragédie sans cause
#canicule #urgenceClimatique #medias
Article mis en ligne le 7 juillet 2026
dernière modification le 6 juillet 2026

Une journée de canicule sur la chaîne du deuxième plus gros émetteur français de CO2.

Peut-on compter sur les plus grands pollueurs pour nous informer sur le réchauffement climatique ? La question paraît incongrue, mais elle correspond pourtant à la situation de fait dans laquelle nous nous trouvons : la première chaîne d’information en continu, BFM-TV, est dans les mains du deuxième plus gros émetteur de CO2 français, le milliardaire Rodolphe Saadé, propriétaire notamment de l’armateur CMA CGM [1].

Nous avons regardé la chaîne pendant une journée entière, vendredi 26 juin, en plein épisode caniculaire. Si le constat d’ensemble est loin de concerner exclusivement BFM-TV – ou les médias des milliardaires, plus généralement –, il est néanmoins implacable : sur la chaîne info de la CMA CGM, il est toujours question des conséquences des fortes chaleurs, jamais des raisons pour lesquelles ces épisodes caniculaires sont plus fréquents, plus précoces et plus violents. (...)

Rediffusés en moyenne deux ou trois fois sur la même tranche, les sujets s’enchaînent et avec eux, la télégénie du chaos : ici, la mairie distribuant des packs d’eau minérale ; là, des habitants en proie à une coupure d’électricité. L’écueil ne réside pas tant dans ces choix de sujets que dans leur mode de traitement : quelle que soit la thématique, c’est la forme « micro-trottoir » qui s’impose, au point que l’on a parfois l’impression de regarder un long bout-à-bout de témoignages incohérents. (...)

Les sujets installés dans la « pré-matinale » se répètent dans la tranche suivante, avec un seul mot d’ordre : conséquences, conséquences, conséquences. Certains de ces sujets versent dans un voyeurisme malsain, sous couvert d’« humanisation » du réel. On se demande, par exemple, quelle peut bien être la valeur journalistique d’un « reportage » filmant en gros plan une personne âgée, alitée, sous assistance respiratoire, le tout habillé d’une musique angoissante… (...)

le reporter, en duplex depuis un champ dans l’Essonne, renforce ce cadrage : « Oui, il va falloir s’adapter ! » Mais dès ses premiers mots, Florent, le maraîcher bio interrogé, politise la question (avec un petit sourire en coin) : « L’État pourrait nous aider, mais il va préférer se focaliser sur permettre l’agro-industrie [sic] qui réchauffe un peu plus la planète… » C’est la première fois, en trois heures d’antenne, que l’une des causes majeures du réchauffement climatique, l’agro-industrie, est mentionnée. Très loin de saisir la perche, le reporter l’interrompt immédiatement pour mieux étouffer le sujet dans l’œuf : « Et en termes de dates de récoltes, ça va évoluer ? Là, c’est des courgettes et des courges qui sont en train d’être arrosées ? » (...)

Heureuse nouvelle : Apolline de Malherbe reçoit le climatologue et co-auteur du rapport du GIEC, Christophe Cassou. Mais sur BFM-TV le climat est une question trop sérieuse pour être laissée aux seuls climatologues : en face de lui se tient notamment l’éditorialiste « économie » maison, Emmanuel Lechypre. Arrive donc ce qui devait arriver…

Alors que Christophe Cassou tente d’en venir aux causes des canicules en évoquant les émissions de gaz à effet de serre, il est interrompu par Emmanuel Lechypre, dans une séquence « Don’t look up » appelée à rester dans les annales (...)

Dans la suite de l’entretien, Christophe Cassou aura tout de même l’occasion d’expliquer, solennellement : « On marche sur deux jambes, l’atténuation et l’adaptation. L’atténuation, c’est la décarbonation. Si on coupe l’une des deux jambes, on tombe. » Ce sera là la première et la dernière occurrence du terme « décarbonation » à l’antenne de BFM-TV, en ce 26 juin. (...)

Pas moins de 7 médecins en 2h30 d’antenne (moins la demi-heure de publicité), soit un nouveau toutes les 21 minutes. S’il est plutôt normal qu’un jour de crise hospitalière des soignants s’expriment à l’antenne, tous sont convoqués pour faire l’état des lieux de la catastrophe, non pas pour examiner… les causes du débordement. Il ne sera à aucun moment rappelé, par exemple, que les « trous » dans les finances de l’hôpital public « s’explique(nt) par un sous-financement de l’État » [4]. (...)

Après 20 minutes conso-conso, Michel-Édouard Leclerc a même l’occasion de se repeindre en écolo sans que la journaliste n’y trouve à redire : « On a fait le pas complètement de la transition écologique, nous ne sommes pas du tout climatosceptiques, on ne reviendra pas en arrière ! » L’occasion d’un teasing commercial pour des offres prochaines de bornes électriques… Au détour d’un développement à propos du transport de marchandises, l’héritier Leclerc évoque Rodolphe Saadé et la CMA-CGM. « Patron de BFM-TV », précise aussitôt Alice Darfeuille. Et deuxième émetteur français de CO2, oublie-t-elle d’ajouter. (...)

un téléspectateur assidu serait bien en peine, au terme de cette journée, d’exposer ce qu’il a appris à propos de la récurrence et de l’intensification de ces épisodes. Un constat édifiant suffit à mesurer ce trou noir informationnel : au cours de ces 17h30 d’antenne, le mot « décarbonation » n’a été prononcé qu’une seule fois, à l’initiative de Christophe Cassou. Laisser dans l’ombre l’information de fond sur le réchauffement climatique ? Voilà qui ne doit pas déranger le propriétaire de la chaîne.