Les grandes entreprises du web nous ont rendus complètement imbéciles. Leur discours publicitaire est tellement présent que nous le confondons désormais avec la réalité. C’est ce que Baudrillard disait à propos de la télévision, quand il parlait du "crime parfait" où il craignait que notre réalité soit tuée et remplacée par la simulation proposée par la télévision. Je crois que Baudrillard avait tout faux, car il n’avait pas bien identifié d’où venait la menace. Elle ne venait pas des médias en tant que tels, mais des sociétés commerciales et de leur oligarchie. Notre réalité est désormais l’invention du discours publicitaire de deux ou trois compagnies américaines et elles ont bien réussi leur crime : le cadavre de la réalité a disparu et elle a été remplacée par leur discours. Le crime est parfait, car on ne remarque pas la disparition du mort.
Le discours sur ce qu’on appelle "Intelligence artificielle" est le symptôme le plus parlant de ce crime. On boit et on répète les âneries du discours publicitaire, même dans des cadres où on se l’attendrait moins, et notamment parmi les universitaires et les "experts". Nous sommes complètement aveuglés, complètement abrutis, nous n’arrivons plus à voir rien d’autre que le discours commercial.
Selon ce discours, l’Intelligence artificielle serait ce que nous proposent deux ou trois applications conversationnelles basées sur des LLMs. Selon ce discours, ces applications seraient :
- révolutionnaires
- très puissantes
- généralistes et universelles
- proches d’atteindre une (pas très bien définie) "intelligence artificielle générale"
- incontournables (tout le monde doit les utiliser.... "qu’on le veuille ou non, cette technologie est là pour rester"...)
En vérité, toutes ces idées ne sont rien d’autre que de grossières bêtises, des slogans publicitaires totalement trompeurs et stupides.
Il suffit de peu de bon sens pour le montrer et je vais essayer de le faire très rapidement ici.
Tout d’abord, l’expression "intelligence artificielle" est une formulation racoleuse, utilisée en 1955 par John McCarthy dans le cadre d’une demande de financement. (...)
la première ânerie à laquelle le discours commercial nous a pliés est de croire que "l’intelligence" consiste exclusivement en une tâche : celle de savoir converser. Toute cette panoplie complexe de tâches est réduite à une seule. Tout devient capacité de converser et on investit exclusivement dans des technologies capables de converser : justement des grands modèles de langue. (On pourrait objecter que j’exclus les "modèles de frontière" ou les modèles multimodaux : mais l’ensemble de ces technologies, telles que proposées par les GAFAM, passent, en premier et dernier lieu, par la manipulation de la langue naturelle). Or cela pose un nombre infini de problèmes. Savoir converser, typiquement, ne signifie pas être expert d’un sujet ni avoir une idée quelconque de vérité. (...)
Le fait de réduire l’intelligence artificielle aux approches basées sur les LLMS signifie jeter à la poubelle toute la science moderne. Faire du code avec des LLMs, par exemple, signifie renoncer à la seule chose intéressante du code : le fait d’incarner des modèles formels, logiques et non ambigus. (...)
Or, venons aux différentes caractéristiques que cette "IA" devrait avoir aujourd’hui :
Elle serait révolutionnaire. On prend désormais la date de sortie d’un produit commercial (chatGPT) comme une date de rupture. Mais la seule rupture qu’il y a eu est une rupture publicitaire : le fait que, sous la pression immense d’une compagnie privée, les médias ont commencé à parler beaucoup de quelque chose qui existe depuis très longtemps. (...)
Il n’y a eu aucune révolution en 2022, parler de révolution signifie ignorer le travail de la recherche et ne pas comprendre l’évolution lente et irrégulière d’une tendance d’analyse formelle du monde qui caractérise nos civilisations depuis leur préhistoire.
Ces technologies seraient "très puissantes", "très performantes" ou en tout cas beaucoup plus "puissantes" que des technologies préexistantes. Or cette "puissance" ne correspond qu’à l’énormité des investissements et à leur concentration. Les agents conversationnels réalisent de manière excellente la tâche pour laquelle ils sont programmés : manipuler la langue naturelle. Mais le coût computationnel pour le faire est énorme. Pour réaliser d’autres tâches — par exemple, extraire des informations précises d’un texte — souvent leur "performance" est très médiocre si on s’arrête un instant à analyser la tâche demandée et à comparer ce que fait un agent conversationnel avec ce qu’on peut faire avec d’autres méthodes. (...)
Les grandes compagnies numériques nous poussent à utiliser ces technologies pour tout faire. Le matraquage publicitaire essaye de nous faire croire que ces applications — qui, en réalité, ne savent bien faire qu’une chose somme toute très limitée et spécifique, à savoir converser — devraient être utilisées pour accomplir n’importe quel type de tâche. Par exemple : rechercher des informations. Or utiliser un agent conversationnel pour chercher des informations est une aberration totale. C’est comme essayer d’ouvrir une porte avec un bazooka (...)
Des gens comme Musk et Altman (oui, désormais, on se fie à des multimillionnaires sans aucune autre compétence que l’argent qu’ils ont cumulé de manière complètement fortuite pour se faire une idée sur le monde) n’arrêtent pas de nous le dire : nous allons bientôt atteindre l’"intelligence artificielle générale". Comme si l’intelligence pouvait être une seule chose. C’est quoi l’intelligence ? Que signifierait une "intelligence générale" ? Cet argument est stupide parce qu’il pense pouvoir se passer de donner une définition d’intelligence, d’une part et d’autre part parce qu’il présuppose que l’intelligence peut être pensée comme une chose unique, mesurable de manière uniforme (...)
L’argument de l’intelligence artificielle générale oublie la question de l’environnement et du contexte qui oblige à comprendre qu’il ne peut qu’y avoir une multiplicité très grande d’intelligences différentes. Or qu’Altman puisse le penser, soit, cela nous en dit beaucoup de son ignorance profonde et de sa naïveté — outre que de son rôle commercial... ce qu’il veut, c’est faire de l’argent et non nous instruire pour augmenter notre connaissance. Mais que des "experts" puissent le penser ! Les bras m’en tombent.
Finalement ces outils nous sont imposés comme "incontournables". En effet, les GAFAM les foutent partout et il devient presque impossible de les éviter (...)
C’est comme si on disait que nos sociétés doivent imposer à tout le monde de boire 10 litres de Coca-Cola par jour parce que Coca-Cola le veut. Et surtout, interdisons l’eau et disons que qui boit de l’eau est crétin, car le coca est tellement meilleur, tellement plus performant, tellement plus....
Que faut-il faire alors ? À mon avis, il faudrait d’abord et avant tout arrêter d’utiliser les applications des grandes entreprises du web. Il faut les bannir, toutes : de Microsoft Word à ChatGPT en passant par Google search, Facebook, Windows, MacOS : il faut s’en débarrasser. Il faut en même temps arrêter d’écouter leur discours publicitaire. Il faudrait aussi que les médias arrêtent de le relayer. Si on arrive à se libérer de cette emprise, il faut ensuite regarder les approches algorithmiques de manière complètement différente. (...)
Le risque ne vient pas des approches algorithmiques, ne vient pas des LLMs des LxMs, ni des "machines". Le risque vient de la concentration de pouvoir et des richesses dans les mains d’une poignée d’entreprises. Si Google produisait des marteaux, on devrait s’inquiéter de voir des marteaux partout, de voir que tout sera martelé et on devrait craindre la disparition du monde par martèlement.