Dix ans après la mort d’Adama Traoré, alors que les thématiques de racisme dans la police sont devenues de plus en plus prégnantes, des agents dans l’institution continuent de subir brimades et humiliations parce qu’ils ne sont pas blancs.
Ce sont des phrases qui ont fini par dégoûter le policier adjoint Alexander M. (1). Depuis qu’il a enfilé son uniforme, ce jeune agent en poste depuis 2023 à Chassieu (69) reçoit une flopée inépuisable de propos racistes. « C’est pour ça que j’aime pas les noirs », aurait pesté contre lui une gardienne de la paix début juillet 2024. Quelques jours plus tôt, un agent lui aurait balancé qu’il allait faire des « bébés chocolat » avec une contrevenante. Avant ça, les collègues de ce champion d’athlétisme auraient collé la photo d’un homme noir à forte corpulence sur le distributeur à friandises. « Si tu continues, tu vas finir comme lui », se serait esclaffé l’un d’eux. « Tout le monde s’est mis à rire sauf moi », dit-il dans son procès-verbal, que StreetPress a pu consulter. Alexander serait aussi régulièrement comparé à un autre agent. « Comment il s’appelle l’autre noir ? » Son amitié avec un policier adjoint d’origine maghrébine serait moquée et sexualisée (...)
Lorsqu’il s’est plaint de ces insultes, son major lui aurait répondu qu’il était « trop susceptible ». « C’est de l’humour de CRS », aurait minimisé un autre chef. En novembre 2024, Alexander change de section. Mais les brimades auraient continué. Le 7 mars 2025, le policier adjoint de 28 ans finit par porter plainte à la gendarmerie de Crémieu (38) pour harcèlement moral, menaces et discriminations à caractère homophobe et raciste contre ses collègues de la Compagnie républicaine de sécurité autoroutière Rhône-Alpes Auvergne, la CRS 45. Il a également fait un signalement à l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN). (...)
Comme lui, de nombreux agents des forces de l’ordre subissent du harcèlement au travail parce qu’ils ne sont pas blancs. Dix ans après la mort d’Adama Traoré, jeune homme noir mort après avoir été interpellé par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise (95) le 19 juillet 2016, StreetPress fait le bilan du racisme au sein même des rangs de la police. Entre humiliations, plafond de verre, omerta, stratégie de survie et tentation de quitter le métier… Cinq fonctionnaires racisés (1), Brian, Jamila, Malik, Naïma et Driss ont accepté de témoigner anonymement de ce qu’ils vivent au quotidien. De son côté, le Sicop assure que « la lutte contre toutes les formes de discriminations fait pleinement partie de la formation des policiers ». (...)
La vocation puis la désillusion (...)
« Quand on est noir ou arabe dans la police, on sent qu’on n’est pas les bienvenus. » (...)
« Quand on vient du 93 et qu’on arrive dans un commissariat, il y a de la méfiance. Puis avec le temps, il y a une prise de confiance et les remarques commencent. » (...)
Médiatisation et réforme impossible (...)
la « police des polices » est actuellement rattachée au ministère de l’Intérieur. Mais Matignon n’a jamais souhaité rendre ses conclusions publiques.
Une hiérarchie aux abonnés absents
Le manque de réaction de la hiérarchie et de l’IGPN est pourtant l’un des grands maux de l’institution s’agissant des faits de harcèlement raciste, selon nos témoins. (...)
« Les policiers qui dénoncent des faits de racisme sont minoritaires. Ils sont déplacés dans un autre groupe “dans l’intérêt du service” parce que la hiérarchie ne veut pas se mettre à dos un groupe. C’est mathématique. » (...)
« On observe une volonté de gérer le problème en interne, que ça ne devienne pas public et qu’il n’y ait pas de sanction. » (...)
67% de vote RN
Un mouvement de fond n’aide pas les policiers victimes de racisme à se faire entendre : la montée du vote pour le Rassemblement national (RN) au sein de l’institution, comme dans l’ensemble de la société. (...)
Hyperconformité et lassitude (...)
« J’en connais plein qui mangent du porc et boivent des bières au travail mais chez eux, ils ne le font pas. C’est malheureux d’en arriver là. » (...)
« Dès lors qu’une personne d’origine maghrébine monte les échelons, sa réussite peut cristalliser des jalousies, des inimitiés et des tensions. Quand c’est une personne d’origine occidentale, elle va davantage recevoir des félicitations. » (...)
« Si en 2027, le RN passe, on est foutus. »