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Palestine : à France Info TV, la fabrique d’un verrouillage éditorial
#Israel #Gaza #Cisjordanie #genocide #famine #tortures #FranceInfoTV
Article mis en ligne le 3 octobre 2026
dernière modification le 30 septembre 2026

Depuis le 7 octobre 2023, la rédaction de la chaîne de télévision de France Info est critiquée sur les réseaux sociaux pour sa couverture du Proche-Orient en général, et de la Palestine en particulier. Cette enquête, menée conjointement par Acrimed et Orient XXI, vise à comprendre les ressorts d’un récit journalistique dominé par le point de vue israélien et marqué par un tropisme occidentalo-centré. Comment la chaîne d’information publique a-t-elle contribué à minimiser et à normaliser le pire en Palestine ?

Lorsqu’elle est créée en 2016 au sein de France Télévisions, la chaîne endosse la production de l’information en continu comme une mission de service public. Avec son slogan, « L’information n’est pas une opinion », elle entend prendre le contre-pied des chaînes d’information en continu privées diffusées par la TNT que sont LCI (groupe TF1), BFM-TV (groupe RMC BFM), et I-Télé (groupe Canal+), devenue CNews en 2017. Mais avec un budget nettement inférieur. Sans doute est-ce le pas qui a fait passer la chaîne du service public au service minimum.

Symptôme d’un traitement d’exception, l’interventionnisme médiatique constaté participe d’un verrouillage éditorial et politique autour de la question palestinienne. En particulier depuis le 7 octobre 2023, où le point de vue israélien domine la couverture de la chaîne d’information publique. À quoi mesure-t-on cette faillite journalistique et comment l’expliquer ?

Des termes proscrits

Depuis cette date, nombre de présentateurs ne ménagent pas leurs efforts pour légitimer ou, au contraire, discréditer certaines prises de position, quand il ne s’agit pas de proscrire une série de termes jugés non acceptables. Lorsqu’en novembre 2024 Rony Brauman qualifie Israël d’« État raciste » sur le plateau du « 16h/18h », le présentateur Patrice Romedenne prend immédiatement ses distances après avoir longuement défendu une grande « démocratie », dont « beaucoup d’Arabes israéliens pensent […] qu’elle fonctionne [2] ».

Quinze mois plus tard, c’est au tour de l’éditorialiste Brigitte Boucher de contester vigoureusement à la députée Danièle Obono (LFI) le droit d’évoquer un génocide à Gaza : « C’est un terme qui n’est pas reconnu par la communauté internationale », tance une première fois la présentatrice. Qui insiste : « Est-ce que vous comparez ce que vous appelez le "génocide" à l’Holocauste ? […] On ne peut pas parler de génocide aujourd’hui en tout cas [3] ?! » (...)

On ne compte plus les cas d’universitaires, juristes, élus, militants associatifs ou dirigeants d’ONG à avoir essuyé les tirs de barrage de leurs hôtes en raison de leur dénonciation d’un génocide à Gaza. Dans quel autre cas des intervenants extérieurs sont-ils ainsi quasi systématiquement rappelés à l’ordre, mis à l’index, empêchés de dénoncer des crimes internationaux par ailleurs officiellement caractérisés ? (...)

Autre convention sémantique sur France Info TV : les Palestiniens sont des « prisonniers » ; les Israéliens, des « otages ». L’enfreindre expose à la plus haute sanction disciplinaire. En janvier 2025 [4], un bandeau évoquant la libération de « 200 otages palestiniens », apparu seulement quelques secondes à l’antenne, a déclenché les foudres de la députée Caroline Yadan, qui annonce avoir saisi l’Arcom et réclame « une sanction exemplaire ». Elle sera entendue : le rédacteur en chef est immédiatement suspendu. Une célérité saluée sur X par la directrice de la communication de France Télévisions, Muriel Attal, directement auprès de la députée, qualifiant les dirigeants de la chaîne de « Lucky Luke » (en référence au cow-boy, héros de Morris, « qui tire plus vite que son ombre »…). La rédaction de France Info TV condamne, elle, d’une seule voix un « incident regrettable » (Société des journalistes), un « titre totalement inapproprié » et même une « erreur inadmissible » (direction de l’information). De son côté, le médiateur de France Télévisions, chargé de faire le lien entre les téléspectateurs et les chaînes du groupe, a relayé sur X l’injonction de la députée à ce que le rédacteur en chef soit « sévèrement sanctionné » ainsi que le post d’un journaliste d’I24News, chaîne d’information en continu basée en Israël, connue pour sa ligne favorable à la propagande israélienne, qui imputait indistinctement aux deux cents Palestiniens libérés la responsabilité d’« attaques terroristes ». (...)

« Au plus près des soldats de Tsahal »

Des consignes ? Les journalistes de France Info TV que nous avons interrogés sont formels : il n’y en a pas. La structure de la chaîne suffit.

Le processus de nomination des chefs de bureaux et directeurs, de l’information ou de la rédaction, désignés pour le plus haut niveau par la présidente de France Télévisions [5], « favorise la cooptation et l’entre-soi concernant les postes importants », déplore Antoine Chuzeville, premier secrétaire du Syndicat national des journalistes (SNJ). Mais également un ruissellement par le haut de la ligne éditoriale et une homogénéisation des contenus.

Un encadrement qui fonctionne d’autant mieux que, structurellement parlant, tout est fait pour anesthésier les velléités de contestation. La précarité organisée, d’abord, puisqu’il est commun, comme dans toutes les chaînes de radiotélévision, publiques comme privées, de rencontrer des journalistes, des programmateurs, des éditorialistes et même des rédacteurs en chef en contrat à durée déterminée (CDD), renouvelables à l’envi.

Le manque d’espaces de discussion, également (...)

Entre « amis »

Aux choix éditoriaux, révélateurs d’un tropisme pro-israélien plus ou moins conscient au sein des rédactions, s’ajoutent des partis pris assumés contre le mouvement de solidarité avec la Palestine, dont des étudiants, collectifs militants, citoyens lambda et personnalités politiques ont régulièrement fait les frais à l’antenne. (...)

Le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM), instance de régulation au rôle consultatif créée en 2019, a qualifié de « déloyal » l’échange dirigé par Gilles Bornstein face à Rima Hassan le 30 avril 2024, et France Télévisions écopera d’une mise en demeure de l’Arcom quelques mois après l’interview de Manuel Bompard dans « Questions politiques », au cours de laquelle Alix Bouilhaguet avait égrainé un chapelet de fausses informations à propos du maire de New York Zohran Mamdani et de Unrwa. (...)

loin de se résumer aux partis pris d’une poignée de partisans zélés de l’État d’Israël, le tropisme de France Info TV est le produit d’un savant mélange d’acceptation collective, de mimétisme, de résignation, d’« évidences » idéologiques partagées, d’autocensure et de petites lâchetés. De suivisme paresseux, également : « Si tu vas au ministère des Affaires étrangères français et qu’on te dit : "Ce n’est pas un génocide et Israël est une grande démocratie", quand tu n’as pas beaucoup bossé sur ces questions-là, tu répètes », reconnaît un journaliste de la maison. Un journalisme de cour qui n’est pas propre à France Info, mais auquel le média de service public n’échappe pas. (...)

Invisibilisation et omissions gênantes

C’est ainsi que, de domination hiérarchique en absence de dialogue, de pression en petites censures, les journalistes en viennent à intégrer un ensemble de règles et de codes tacites, qu’ils acquièrent « par l’expérience », « sur le tas », et qu’un certain nombre d’entre eux, pour ceux qui en prennent conscience, jugent vain de remettre en cause.

Beaucoup plus efficace qu’une intervention directe ou qu’une succession de consignes officielles émanant de la direction, une « autocensure d’ambiance » s’installe à bas bruit… et fait son œuvre. Les tendances du moment s’apprennent dans les couloirs, entre programmateurs et journalistes qui se passent le mot.

Interrogée sur l’invisibilisation de certains militants, juristes, chercheurs ou journalistes pourtant spécialistes de la question palestinienne, une journaliste reconnaît sans fard : « De toi-même, tu ne les appelles pas parce que tu sais que leur vision de la télé, c’est celle de la sociologie critique, et tu sais que c’est casse-gueule. Si tu commences à proposer un Alain Gresh [fondateur et directeur d’Orient XXI], un Akram Belkaïd [journaliste au Monde diplomatique] ou autre, on va te dire non. » (...)

« On avait très peu de sources mobilisables parce qu’on ne pouvait pas aller sur le terrain, ni contacter des gens à Gaza dont on puisse être sûr qu’on pouvait leur faire confiance. » Pour être crédibles, les témoignages palestiniens doivent être validés par un regard occidental : un crédo symptomatique de l’imaginaire professionnel des journalistes français [14], travaillé par un impensé colonial.

La chaîne dispose bien d’une poignée de correspondants à Gaza, mais ces derniers n’interviennent quasiment jamais à l’antenne. « Ils ne parlent pas français », justifie un journaliste à Paris. Ni anglais ? France Info TV n’aurait donc pas les moyens de financer des traducteurs ? Le budget est à « une course de taxi près », nous répond-on. Il est regrettable de constater qu’une chaîne qui prétend couvrir l’actualité au Moyen-Orient ne dispose de compétences linguistiques ni en arabe ni en anglais. (...)

Le correspondant de guerre palestinien Rami Abou Jamous, lauréat de trois prix Bayeux en 2024, a eu la parole à plusieurs reprises, en duplex depuis Gaza. Mais là encore, un seul exemple permet de mesurer le déséquilibre abyssal de France Info TV : selon le propre décompte de la chaîne dans ses pages « Transparence », entre octobre 2025 et juin 2026, il fut le seul journaliste palestinien représenté à l’antenne, où il est intervenu dix fois.

À titre de comparaison, sur ces neuf mêmes mois, la journaliste israélienne Rina Bassist a bénéficié d’une surface médiatique près de sept fois supérieure : pas moins de 67 passages en plateau. (...)

Une négatrice en règle du nettoyage ethnique à Gaza, qui s’est progressivement retrouvée dans les petits papiers des rédactions télé en général… et de France Info TV en particulier. (...)

France Info TV déserte le terrain palestinien – et proche-oriental, plus largement – dès lors que les chefferies n’y entrevoient plus d’actualité « chaude ». Preuve en est, la diminution en flèche de la couverture de Gaza depuis le prétendu « cessez-le-feu » d’octobre 2025, alors que près de 1 300 Palestiniens ont depuis été tués par l’armée israélienne dans l’enclave, parmi lesquels 300 enfants en trois cents jours selon l’Unicef.

Selon les données de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), qui ne se veulent pas exhaustives mais permettent de dégager des tendances lourdes de médiatisation, les occurrences du terme « Gaza » ont en effet chuté de 92 % à l’antenne de France Info TV entre octobre 2025 et juin 2026. On remarque qu’entre janvier 2022 et septembre 2023 (inclus), les occurrences de « Gaza » sont quasiment inexistantes. Des dynamiques qui rejoignent peu ou prou celles observées par l’INA sur l’ensemble des grands médias audiovisuels [20]. Et qui ne démentent pas un constat tristement général : les grands médias se mobilisent au tempo d’Israël. (...)

Cette invisibilisation structurelle, aggravée par le blocus imposé par l’État d’Israël sur Gaza – inédit dans l’histoire par sa durée – a bien sûr des conséquences multiples sur le traitement de l’information. (...)

Le 16 août dernier, alors que le ministre israélien de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir appelait publiquement à assassiner « de 30 à 40 personnes chaque nuit » à Gaza, « des gens qui ne méritent pas de vivre », qui « ne sont même pas des êtres humains », France Info TV diffusait un reportage touristique sur les jardins suspendus de Haïfa, en Israël. « Une spectaculaire brèche de verdure », s’émerveillait la journaliste. « Une cascade luxuriante » de jardins « à la symétrie parfaite », « ouverts à tous » et accueillant « un million de visiteurs chaque année ».