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Mediapart
A Calais, des exilés expulsés d’Angleterre retentent la traversée
Article mis en ligne le 26 septembre 2020

Depuis cet été, le Royaume-Uni durcit le ton avec la France sur la question migratoire et renforce les mesures d’expulsion des demandeurs d’asile relevant de la procédure Dublin. De retour à Calais, ces derniers sont prêts à retenter leur chance.

Il est 17 heures dans la « hospital jungle » de Calais. Au milieu des arbres et des buissons, des rangées de tentes se font face, collées les unes aux autres. Javad* tire sur la fermeture éclair de ce qui lui sert d’abri : il observe le ciel tout en restant assis à l’intérieur. À ses côtés, son voisin essaie de s’asseoir en tailleur sans pouvoir y parvenir.

« J’ai fait la traversée trois fois, à chaque fois par camion », confie le trentenaire originaire d’Iran. Teint hâlé, cheveux épars et barbe à la hipster, Javad a le regard sombre. « On n’a pas de logement, on vit comme des animaux. On dirait que notre existence n’a pas lieu d’être. Même pour manger, c’est compliqué, car certaines associations ne peuvent plus faire de distributions » (...)

Autour de sa tente, plusieurs voisins viennent le rejoindre. Derrière, deux Iraniens refont le monde, assis sur une chaise. À leurs pieds, le feu provenant de morceaux de bois disposés en étoile attend la fin de journée pour être allumé. Ces dernières nuits, la température est tombée en dessous de 10 degrés et les fines couvertures qu’ils ont pu dénicher ne suffisent pas.

Lorsqu’il tente la traversée depuis Calais pour la première fois, il y a un peu plus d’un an, Javad est conscient du risque qu’il prend (...)

Dans le contexte du Brexit, auquel s’ajoute la période estivale, le nombre de traversées de la Manche à bord de frêles embarcations de fortune, surnommées « small boats », a explosé : plus de 1 400 au mois d’août et 5 600 depuis le début de l’année, soit plus du double du total de l’année 2019. (...)

Après huit longues heures de route, le conducteur ouvre la porte arrière et se rend compte de la présence de Javad à bord. Il s’enfuit, sans trop savoir dans quelle ville d’Angleterre il a atterri. Dès qu’il le peut, le jeune homme se rend au « Home Office », l’unité de sélection du ministère de l’intérieur, pour y déposer sa demande d’asile et passer un premier entretien.

Envoyé dans un centre d’hébergement dédié où il reste deux mois, Javad est réveillé une nuit à 4 heures du matin par une dizaine d’agents de police venus l’interpeller. Au cours de son récit, que son ami traduit du farsi en anglais, le groupe éclate de rire. « Ils m’ont tordu les bras, j’étais contorsionné comme un ver. J’avais l’impression d’avoir tué Donald Trump ! »

Les autorités britanniques ne tardent pas à le renvoyer vers l’Allemagne, en avion. En échangeant avec d’autres exilés dans le même cas, il comprend qu’il a été trompé : « Pendant mon parcours migratoire, en Allemagne, on m’avait arrêté et on avait pris mes empreintes. Les policiers m’avaient dit que c’était juste pour leur information, mais ils m’ont menti puisque ça allait être déterminant pour ma demande d’asile en Angleterre. » (...)

Ancien mécanicien, Hamid a étudié l’anglais à l’université. Il dit avoir quitté l’Iran à cause de problèmes sociétaux et de tensions avec les forces de l’ordre. « Un jour, alors que j’étais en voiture avec ma mère, les policiers lui ont demandé d’arranger son hijab [voile] car ses cheveux dépassaient. Ils ont été agressifs et quand je l’ai défendue, ils ont voulu m’emprisonner. » (...)

Il décide alors de fuir pour garder sa liberté, mais sans sa mère, trop âgée pour supporter le trajet. Turquie, Grèce, Macédoine, Slovénie, Croatie, Autriche, Allemagne, et enfin la France. Un périple long de quatre ans, ponctué de violences policières. (...)

Arrivé à Calais en décembre 2019, Hamid s’installe d’abord dans un camp situé près d’une station service (démantelé depuis). Après quatre mois sur place, il parvient à trouver une place à bord d’un bateau grâce à un passeur, qu’il paie 3 500 euros.

« Le bateau devait faire trois mètres de long et nous étions quinze. La traversée était très dure, c’était épuisant. » En s’éloignant des côtes françaises, Hamid avoue avoir eu un pincement au cœur. « J’aurais pu rester en France, mais je ne parle pas la langue. Si je veux avoir une chance de m’intégrer, l’Angleterre est le meilleur choix. » (...)

Le bateau arrive au port de Douvres, au sud-est de l’Angleterre. Là, la police aux frontières lui confisque son téléphone et sa clé USB, avant de lui indiquer l’adresse pour le "Home Office", où il dépose sa demande d’asile.

Durant trois mois, il est hébergé dans une chambre d’hôtel. Jusqu’à ce qu’il reçoive un courrier de convocation. « J’y suis allé et j’ai été arrêté sur place. Ils m’ont envoyé au centre de détention de Brook House [centre privé qui opère pour le compte du “Home Office”, situé au niveau de l’aéroport Londres-Gatwick – ndlr]. »

Une situation « très difficile », dans un centre surpeuplé où règne une grande pression. Beaucoup tentent de se suicider. Hamid tombe en dépression et ne se nourrit plus. « Je ressentais une grande tristesse car les agents se comportaient avec nous comme si nous étions des criminels. Nous ne sommes que des réfugiés ! »

Il est expulsé vers l’Allemagne un mois plus tard. C’est assis sur un siège de l’aéroport de Düsseldorf qu’il décide de retourner à Calais pour retenter la traversée (...)

De son côté, Javad a réussi une nouvelle fois la traversée depuis la Belgique cette année, après sa première expulsion. Il sera de nouveau expulsé en Allemagne… et refera la traversée une troisième fois depuis Calais. Le même scénario se répète.

Aujourd’hui, il se dit prêt à repartir une quatrième fois. (...)