Le 2 février 2017, avec le soutien de l’Union Européenne, l’Italie signait un accord avec la Libye visant à encourager et maintenir les efforts de ce pays d’Afrique du Nord à intercepter les migrants en mer et à les renvoyer dans ses centres de détention. Cinq ans plus tard, alors même que les exactions contre les migrants en Libye sont connues et documentées, cet accord perdure. Les États européens, dont la France, continuent d’alimenter un système d’exploitation, d’extorsion et d’abus contre des milliers de personnes qui veulent demander l’asile.
(...) des milliers de femmes, d’enfants et d’hommes en migration sont victimes du trafic et de l’exploitation, détenus arbitrairement, torturés et extorqués. À leur arrivée dans le pays, de nombreux migrants sont kidnappés et retenus captifs par des milices ou des groupes armés, ou utilisés comme monnaie d’échange par des trafiquants et des passeurs. Les migrants habitant dans les villes sont persécutés et vivent sous la menace constante d’arrestations massives et d’incarcérations arbitraires.
(...) « Catastrophique, c’est ainsi que je décrirais la situation actuelle en Libye, déclare Mustafa*, un Malien qui vit dans le pays depuis plusieurs années. Si un étranger est kidnappé, l’argent peut permettre de le libérer. Mais cela ne l’empêchera pas d’être kidnappé à nouveau. Des migrants meurent en détention et, quand ça arrive, ils sont simplement jetés dehors comme des animaux. Leurs familles ne savent même pas où ils sont enterrés. C’est pour cela que des gens comme moi souffrent en Libye. Et l’Europe continue de donner aux Libyens des moyens d’alimenter ce système de souffrance. »
Plusieurs rapports publiés par des organisations internationales, appuyés par des milliers de récits de survivants, documentent le traitement inhumain infligé aux migrants et aux réfugiés en Libye. En novembre 2021, la mission d’enquête de l’Onu en Libye a conclu que ces violations constituaient des crimes contre l’humanité. Pourtant, les gouvernements européens ferment les yeux et des preuves accablantes ne les empêchent pas de conclure des accords avec les autorités libyennes pour contrôler la migration vers l’Europe. (...)
« J’ai été torturé et battu, explique Bashir, un Somalien de 17 ans qui a passé un an dans un centre de détention non-officiel. J’ai prié Dieu de prendre mon âme plutôt que d’être torturé. [Les gardes] ont pris du plastique brûlé et l’ont mis sur mon corps. J’étais détenu dans un immeuble. C’était une petite pièce où on ne voyait rien. Il fallait rester assis, seul dans la chambre, sans fenêtres, sans rien. J’ai passé un an dans cet endroit. Quand j’ai été libéré, je ne pouvais pas marcher sur mes pieds, car je n’arrivais pas à déplier mes genoux. Et je ne pouvais rien voir puisque j’avais passé un an dans le noir. »
En l’absence de moyens légaux qui permettraient aux migrants de sortir de Libye, ces derniers sont contraints d’emprunter la route migratoire la plus meurtrière au monde, la Méditerranée centrale. Et plutôt que d’assurer de réelles opérations de recherche et de sauvetage, les États européens préfèrent continuer de déléguer ces missions aux Libyens. Plus de 1 500 personnes sont mortes en Méditerranée centrale en 2021. (...)
« Les personnes qui traversent la Méditerranée n’ont pas d’autres choix, avance Juan Matias Gil, chef de mission MSF pour les opérations de recherche et de sauvetage en Méditerranée centrale. Les gouvernements européens ont choisi des stratégies de dissuasion et de défense des frontières plutôt que le respect des droits de l’homme et la protection de la vie humaine. L’Europe ferme encore les yeux sur un système d’exploitation, d’extorsion et d’abus mis en place en Libye grâce aux financements de l’Italie et de l’Union européenne. »