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Le Monde Diplomatique
« Agir en primitif, prévoir en stratège »
par Serge Quadruppani
Article mis en ligne le 29 avril 2017

S’organiser de manière autonome, loin des partis, des associations et en marge des organisations syndicales ? À Notre-Dame-des-Landes, en Loire-Atlantique, dans le val de Suse, en Italie, en tête de cortège lors des manifestations du printemps 2016 contre la loi travail, des militants déterminés bravent la police pour défendre leurs idées et leurs pratiques.

Dans quelques grandes villes de France, durant les manifestations de rue du printemps 2016 contre la loi travail, qu’est-ce qui poussait tant de gens de tous âges et de diverses catégories sociales à remonter le long des trottoirs ou à sortir des rangs encadrés par les organisations syndicales pour se joindre à ce qui s’est rapidement auto-baptisé « cortège de tête » ? Qu’est-ce qui les incitait à rallier cette composante qui, d’un rendez-vous à l’autre, a grossi jusqu’à compter plusieurs milliers de personnes et constituer parfois une moitié de la manifestation ? C’était pourtant là qu’on subissait les bombardements intensifs de grenades lacrymogènes, les incursions des brigades anticriminalité (BAC) pour interpeller des individus désignés suivant des critères inconnus, les arrosages par les motopompes. C’était là qu’on risquait de perdre un œil par l’effet d’un tir de Flash-Ball ou de sombrer dans le coma à cause d’une grenade dite « de désencerclement ». Il faut bien qu’il se soit passé quelque chose pour que tant de monde se soit volontairement porté au-devant de tant de périls.

La nouveauté décisive du mouvement du printemps 2016 n’est peut-être pas principalement les Nuits debout sur lesquelles s’est concentrée l’attention médiatique, en France et surtout à l’étranger. Si elles ont été parfois le lieu de débats, les assemblées générales ont très souvent ressemblé à des groupes de parole où le défilement des subjectivités souffrantes reste sans conséquences. Elles ont en revanche été utiles comme lieux de préparation de manifestations sauvages ou d’interventions dans des luttes en cours.

Ce que beaucoup cherchaient en partant des places occupées pour aller soutenir les cheminots grévistes d’une gare ou les sans-papiers occupant un lycée désaffecté, à savoir une conflictualité qui ne se limiterait pas au verbe et serait commune à des sujets sociaux variés, ils le trouvaient dans les cortèges de tête. Outre la présence, traditionnelle, de jeunes gens en quête d’affrontement (avec cette nouveauté que la moyenne d’âge a beaucoup baissé), on notait aussi une forte représentation de retraités actifs, ainsi que de personnes d’âge mûr arborant tous les signes extérieurs (badges, casques, drapeaux) d’appartenance à la classe ouvrière syndiquée. Cette composante majoritaire du cortège de tête se distinguait par son attitude sinon activement complice, du moins nullement hostile envers ceux que les médias dominants appelaient « casseurs ». (...)