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Editions Agone
Après eux le déluge - 6 janvier 2023 Révolution sociale ou barbarie Thomas Frank
#USA #democratie #inegalites
Article mis en ligne le 8 janvier 2023
dernière modification le 7 janvier 2023

Le monde politique de Washington s’était attendu à une énième bataille présidentielle assommante selon les lignes habituelles : un candidat bien policé serait choisi par les donateurs milliardaires du Parti républicain et il s’avancerait toutes trompettes hurlantes sur le terrain parfaitement balisé des guerres culturelles. Tandis que les démocrates se préparaient à affronter l’adversaire républicain attendu, eux aussi se disaient qu’ils pourraient faire comme à chaque fois : distribuer des platitudes sur l’économie et des paroles encourageantes aux divers groupes qui constituent leur coalition. Ils parleraient d’innovation et d’éducation ; ils montreraient aux occupants indécis du « centre » politique comme ils sont responsables et, pour finir, la démographie leur offrirait la victoire. La coalition des émergents émergerait encore un peu plus.

Mais l’establishment libéral n’a pas écouté. Il ne voulait pas écouter.

Le raz-de-marée de droite qui a submergé les démocrates en 2016 a surpris tout le monde mais ce qui l’a rendu possible, c’est cette stratégie démocrate, déployée depuis des années, que j’ai décrite dans les pages de ce livre.

Comment résumer les quatre années épuisantes qui ont suivi l’élection de Donald Trump ? Découvrir au réveil les derniers tweets stupides du nouveau président… Grincer des dents en apprenant ses nominations stupides… Maîtriser sa colère contre l’opportunisme de ses amis comme de ses ennemis, contre la classe politico-médiatique toute entière qui prospérait sur cette épidémie de stupidité qu’il incarnait à lui tout seul.

Et, bien sûr, succomber au dégoût suscité par l’épidémie de vertu qui a semblé déferler sur l’élite qualifiée américaine. (...)

On peut stipuler sans grand risque de se tromper les faits suivants sur le président Donald Trump. Il a été un dirigeant atroce : partial, vaniteux, égocentrique, incapable d’empathie, amoureux de sa propre image, ignorant tout des responsabilités de la fonction présidentielle. Il mentait constamment, inconsidérément, jusque dans des déclarations publiques faciles à vérifier. Il prétendait se soucier des travailleurs mais il n’en avait rien à faire. Il s’est servi de la fonction suprême pour s’enrichir et enrichir ses soutiens. Il a permis aux grandes entreprises privées de réécrire les réglementations à leur guise. Il considérait comme illégitime toute élection qui n’aboutissait pas à une nette victoire pour lui. Il a encouragé ou il s’est abstenu de décourager ses partisans pendant leur assaut du Capitole en janvier 2021.

À l’exception de ce dernier point, chacun de ces énoncés pourrait également décrire des caractéristiques que Trump partageait avec beaucoup d’autres politiciens de ces cinquante dernières années – y compris des présidents qui sont allés bien plus loin que Trump dans la destruction des règles établies et dans l’usage personnel du pouvoir. Ronald Reagan, par exemple, a déréglementé le système financier, autorisé le retour des monopoles, écrasé le pouvoir syndical et même essayé de privatiser la politique étrangère des États-Unis ; George W. Bush a commencé une grosse guerre sous de faux prétextes et lancé le programme de surveillance qui n’a cessé de se développer et de s’étendre jusqu’à ce jour ; Richard Nixon, bon, pour lui vous chercherez vous-mêmes.

Il s’agissait là d’hommes compétents, qui servaient les objectifs fixés depuis longtemps par leur parti par des moyens froidement rationnels. Dans le cas de Trump, en revanche, son incompétence était à peine croyable. On avait affaire à un idiot déchaîné contre des forces qu’il ne comprenait pas. Certes, il a fait passer une grosse baisse d’impôts au Congrès et il a réussi à nommer beaucoup de juges mais à part ça, son bilan au sens traditionnel est très maigre (...)

L’ère Trump a commencé par l’indignation face aux électeurs en col bleu qui n’écoutaient pas les surdiplômés et qui étaient censés porter le fascisme en Amérique. Elle s’est achevée par un triomphe retentissant des cols-blancs où la Force cosmique de la vertu politique s’est avérée être entièrement du côté des riches et des puissants ; où les banques de Wall Street et les industriels de l’armement n’ont cessé d’exalter la noblesse de leur antiracisme ; où les médias d’information n’étaient plus seulement post-objectifs mais engagés dans une croisade pour étouffer l’altérité idéologique ; où le commentaire non validé tombait sous la menace de la censure de compagnies privées éclairées ; où pour le moindre faux pas politique des gens ordinaires pouvaient non seulement se faire virer mais parfois aussi se retrouver noyés sous un déferlement d’humiliation publique.

Les seules règles qui comptent, semble-t-il à présent, sont celles qui maintiennent les bonnes personnes au sommet.

Thomas Frank
Extrait de sa postface à Pourquoi les riches votent à gauche (en librairie le 13 janvier 2023). (...)