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Après l’ENA, Sciences Po ?
/Alain Garrigou, Professeur des universités en science politique
Article mis en ligne le 20 avril 2021
dernière modification le 19 avril 2021

La suppression de l’École nationale d’administration (ENA) relève de ces propositions répétées et donc vaines qui mériteraient d’entrer dans un dictionnaire des idées reçues : « ENA : à supprimer ». L’improbable est cependant arrivé le 7 avril 2021, avec l’annonce de sa dissolution par le président Emmanuel Macon au profit d’un Institut des services publics (ISP). On peut s’attendre en ce domaine aux sarcasmes sur la « poudre aux yeux », le « coup de bluff », « beaucoup de bruit pour rien » qui enterrent par avance une réforme. On ne saurait pourtant sous-estimer la rupture symbolique qui se joue là.

La fin de l’acronyme ENA est déjà une (petite) révolution avec ses conséquences matérielles — on ne se définira plus comme un « ancien élève de l’ENA », comme un énarque, etc. — et dans les représentations du pouvoir politique. Sauf à trouver une autre dénomination équivalente. L’annonce d’une réforme n’est en effet pas la réforme, et il faudra attendre plusieurs années pour évaluer ses effets. La réalité et la sincérité de la mesure seront plus tard jugées moins à l’aune des intentions affichées dans les textes qu’à celle des moyens concrets mis au service du changement et des visions dont il procède. En l’occurrence, il ne sert à rien d’envisager une véritable réforme du nouvel ISP sans tenir compte du cordon ombilical reliant la très visible ENA à l’à peine moins visible Sciences Po.
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Lire aussi Alain Garrigou, « D’une école l’autre », « Tous populistes ! », Manière de voir n˚164, avril-mai 2019. "

La crise de deux institutions n’est pas simultanée par hasard : l’ENA était sous pression depuis qu’Emmanuel Macron en avait évoqué la suppression pendant le mouvement des « gilets jaunes » ; quant à Sciences Po, la démission soudaine du président de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), Olivier Duhamel, a entrainé celle du directeur de l’Institut d’études politiques (IEP), Frédéric Mion. Que la crise ait pris un tour personnel et relationnel avec la mise en cause des mœurs du président de la FNSP — comme il y avait eu une autre affaire de mœurs dans la disparition du directeur Richard Descoings — ne doit pas étonner dans un milieu où règne l’entre-soi et qui fonctionne selon une économie de connivence : quand la tête tombe, c’est toute l’institution qui subit la tempête. Cruelle réalité du pouvoir que d’être encore si soumis à des relations personnelles, loin des mécanismes institutionnels décrits dans les plaquettes officielles. La concomitance a aussi le mérite de souligner le lien indissociable entre Sciences Po et l’ENA. Cela peut paraître opaque au commun des mortels. Il faut dire qu’en ces lieux le souci de clarté n’est pas la norme.

(...) Difficile d’imaginer système de reproduction plus simple : recrutement social dans la bourgeoisie parisienne du voisinage, préparation des élèves par des membres de la haute administration demeurant ou travaillant eux-mêmes près de l’école. Presque une école du village. La débâcle de 1940 souleva de nombreux reproches, dont celui de recruter exclusivement dans un milieu parisien, de placer les héritiers des bonnes familles dans les ministères et de n’être guère préoccupée par le service de l’État — sans parler des accusations de pétainisme et la collaboration.

À la Libération, une école nationale d’administration comme mode de recrutement unique de la haute fonction publique fut donc créée en même temps que l’ELSP était nationalisée (...)

La nationalisation fut un compromis : l’ancienne École libre de sciences politiques devenait un IEP, mais restait mieux connue sous son appellation courante de « Sciences Po ». Elle gardait son personnel et sa direction, mais avait dû concéder la création d’IEP de province. Un curieux bricolage juridique ménageait l’avenir avec la création d’une fondation de droit privé financée par l’État qui, selon l’ordonnance du 9 octobre 1945, devait « apporter à l’administration et à l’Université sa collaboration dans l’organisation, d’une part, de de l’École Nationale d’Administration, d’autre part du premier Institut d’études politiques ». La gestion de Sciences Po était confiée à cette fondation qui gardait la propriété du patrimoine (avec le prétexte qu’il fallait une bibliothèque qu’on ne saurait nationaliser) tandis qu’une dizaine de places au conseil d’administration était confiée aux « représentants des auteurs de libéralités ». La présidence devait revenir à l’un d’eux. Malgré des livres compromettants où transpirait son obsession de la race, André Siegfried fut le premier à ce poste. En ces temps de réconciliation, l’opération se soldait par un blanchiment du collaborationnisme.

Depuis lors, le nom Sciences Po désigne deux entités, l’école elle-même Sciences Po — les Sciences Po de province ayant le droit au nom à condition de faire figurer le nom de la ville, tandis que Sciences Po tout court désigne le seul établissement parisien — et la FNSP. Après les débuts de l’ENA où furent recrutés d’anciens résistants, le nouveau Sciences Po ou IEP de Paris (nom de la nationalisation) rétablit rapidement son contrôle effectif sur le recrutement de la haute fonction publique. Selon les mêmes mécanismes que l’ancienne ELSP (...)

Quand les présidents de la République, les premiers ministres, beaucoup de ministres, les chefs et directeurs de cabinets, les secrétaires généraux de la présidence ou du premier ministre sont issus de la même école, il est difficile de ne pas attirer l’attention… et les critiques sur la concentration des élites, sur leur recrutement social, sur le contenu des études et les responsabilités politiques. Les évocations de réformes ne furent jusqu’ici au mieux que des vœux pieux ou des promesses de polichinelle. Leurs auteurs sortaient souvent eux-mêmes de Sciences Po et de l’ENA. De toute façon, ils se heurtaient vite à des obstacles au sein de l’État.

Après l’annonce de M. Macron, les critiques habituelles ont, une fois de plus, commencé par dénoncer une réforme au mauvais moment. Y en a-t-il de bons ? Et si tout était calme évoquerait-on une quelconque réforme ? Bien sûr, on a dénoncé les arrières-pensées électorales du président mais n’aurait-il rien annoncé, n’y aurait-il pas eu d’arrière-pensée électorale dans son renoncement ? De toute évidence, ce n’est qu’un leurre puisque rien ne va changer (...)

Pour se convaincre que rien n’a changé dans les rapports entre institutions, il suffit de suivre l’actualité de la succession engagée à la suite de la démission d’Olivier Duhamel. L’élection d’un président de la FNSP est un préalable au choix du prochain directeur de Sciences Po, qui devient de droit l’administrateur de la Fondation. Une commission d’une dizaine de personnes issues du conseil d’administration, comprenant cinq étudiants et enseignants ainsi que cinq fondateurs, a la mission de choisir un candidat à proposer au conseil d’administration. Selon les statuts, cette commission s’est réunie sous la présidence d’un représentant des fondateurs, Louis Schweitzer, ancien patron de Renault. Lors d’une première sélection, une candidate, directrice de recherche émérite ayant fait toute sa carrière à Sciences Po, Nona Mayer, est apparue en position de favorite.

Après une campagne de rumeurs calomnieuses sur son supposé « islamo-gauchisme », et malgré « la qualité de la candidature », elle n’a pas été retenue. Comme tout connaisseur de « la maison » le devinait, un candidat surprise allait être avancé : Laurence Bertrand Dorléac, professeur d’histoire de l’art à Sciences Po, était d’autant moins attendue qu’elle était membre de la commission de sélection ! Commission ont elle avait démissionné pour se présenter. Si la légalité n’est pas enfreinte, le fair play l’est assurément. Elle fut donc élue à l’unanimité, selon un bon indice du caractère démocratique de la procédure.

(...) Sciences Po sans la FNSP, Sciences Po réduite à une école, ou aussi bien à une université dont elle a le statut, retrouverait presque un rang commun avec à sa tête un universitaire comme les autres universités, et non un conseiller d’État comme c’est le cas depuis un quart de siècle. L’établissement garderait bien des avantages — la sélection des étudiants, des moyens financiers très supérieurs aux autres (un étudiant de Sciences Po « coûte » dix fois plus qu’un étudiant d’université) — mais aurait toute latitude pour briller par ses performances plus que par l’autocélébration, les privilèges et les connivences.