Bárbara Ramos a 39 ans et est pêcheuse. Comme son père et sa mère. Comme son mari et ses deux enfants. Comme la plupart de la communauté de Graciosa, dans la ville de Taperoá, au Bahia, où elle habite. Et pourtant, depuis environ deux mois, ni elle ni personne n’a de poissons ou de palourdes à vendre ou pour se nourrir. La cause de ce malheur, c’est la marée noire qui dévaste actuellement plus de 2.500 kilomètres de la côte du nord-est au sud-est du Brésil.
Elle raconte que la communauté de pêcheurs dont elle fait partie essaye de s’en sortir avec l’aide des associations et des bénévoles qui apportent de la nourriture et des médicaments. La mairie n’a rien fait pour eux jusqu’à présent. (...)
Selon les données de l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles (Ibama) publiées le 11 novembre, 112 villes de dix États son touchées par des galettes de pétrole brut. Cela inclut des plages illustrant des cartes postales, des écosystèmes fragiles et précieux tels que l’île des Abrolhos, des coraux et des animaux protégés comme les tortues géantes.
C’est la marée noire la plus sérieuse de tous les temps au Brésil et peut-être dans le monde, vu son énorme extension, dit à Reporterre le biologiste et océanographe Clemente Coelho Junior, professeur dans l’Universidade de l’État du Pernambuco et président d’Institut Bioma Brasil, une ONG pour la conservation de la biodiversité.
Des habitants ont nettoyé les plages, sans équipement de sécurité et sans aide de l’État (...)
Dans une vidéo en direct, Jorge Seif Júnior, secrétaire d’État à l’aquaculture et à la pêche, a déclaré à côté de Jair Bolsonaro que la consommation de poisson sur la côte polluée ne posait aucun risque pour la santé. Les poissons, « intelligents », fuiraient en effet la contamination : « Le poisson est un animal intelligent. Lorsqu’il voit l’huile, il s’enfuit, il a peur. Donc, évidemment, vous pouvez consommer votre poisson sans aucun problème. Homard, crevettes, tout est en parfait état. » Même si beaucoup ont ri de cette déclaration, la pêcheuse Barbara Ramos ne voit rien d’amusant : « C’est stupide et irrespectueux envers la population. » (...)
À partir d’images satellitaires et de cartes avec les dates et les lieux où des taches ont été observées, les experts ont tracé les origines possibles de la catastrophe. (...)
Ce travail de détective effectué par des scientifiques suggère une possible confluence entre l’inaction du gouvernement brésilien et l’action de l’administration Trump. Selon M. Coelho Junior, l’hypothèse la plus probable est qu’un accident ait eu lieu dans les eaux internationales, à une distance de 700 à 1.000 km de la côte nord-est brésilienne : « S’il y avait une épave, nous aurions des nouvelles et des preuves. Si c’était un navire dans les normes, avec des problèmes dans la coque, cela aurait été rapporté. Cela n’a pas été le cas. Par conséquent, nous pensons qu’il peut s’agir d’un navire clandestin effectuant une opération de transfert de cargaison vers un autre bateau sans respecter les protocoles de sécurité. » (...)
L’augmentation du nombre des navires pétroliers naviguant en haute mer sans aucun système de localisation est une réalité. Elle est liée à la hausse du coût logistique due à la guerre commerciale et aux sanctions économiques imposées par les États-Unis à des pays comme l’Iran et le Venezuela, selon William Nozaki, professeur de sciences politiques à la Fondation école de sociologie et politique de São Paulo (FESPSP) et directeur technique de l’Institut des études stratégiques du pétrole, gaz et biocombustibles (Ineep). (...)
« Des barrières auraient pu être placées pour contenir le pétrole mais rien n’a été fait »
D’autres faits s’ajoutent pour amplifier la catastrophe environnementale. D’abord, il faut savoir que la capacité des cuves d’un seul navire pétrolier peut atteindre les 3.000 tonnes. Cependant, au contact de l’eau, un triste miracle se produit : la matière entre en émulsion et quadruple son volume, atteignant alors les 12.000 tonnes ou encore plus à cause de l’absorption de sable qui peut l’alourdir, (...)
Deuxièmement, la marée noire a croisé un courant marin sur la côte brésilienne qui a la particularité d’aller en même temps vers le nord et vers le sud, ce qui a accru la zone touchée (...)
l’accident dans les eaux internationales doit avoir eu lieu en juin et que ce n’est qu’en août que la côte a été touchée. (...)
Si le gouvernement avait déclenché son protocole d’urgence lors de l’apparition des premiers indices, il aurait pu empêcher la marée noire de se répandre de cette manière. (...)
Les environnementalistes craignent que la négligence du gouvernement se poursuive alors que la marée continue de se propager. Récemment, elle a l’atteint l’État du Espírito Santo dans le sud-est. « Nous sommes préoccupés par la possibilité que la marée noire atteigne la côte de São Paulo et nous avons demandé au gouvernement de cet État d’informer la population des mesures prises en cas d’urgence. Nous attendons toujours une réponse », dit Claudia Visoni, une des codeputés du groupe Bancada Ativista, élu à l’Assemblée législative l’année dernière.
Selon des experts comme Anna Carolina Lobo, responsable des programmes maritimes et du bioma Mata Atlântica du WWF, la récupération des écosystèmes touchés peut prendre entre 20 et 30 ans. (...)