Depuis quelques années, une nouvelle génération fait entendre sa voix, pour revendiquer des droits et changer les mentalités dans un pays où les violences sexistes sont légion.
À peine arrivée au lieu du rendez-vous, Elzat Kazakbaieva s’excuse : « Mon histoire est compliquée, cela va prendre du temps. » À tout juste 25 ans, cette jeune kirghize a traversé de nombreuses épreuves, symbolisant à elle seule les violences que subissent beaucoup de femmes dans ce petit pays d’Asie centrale.
Comme dans la plupart des anciennes républiques soviétiques, l’égalité des sexes est inscrite dans la loi au Kirghizistan. Pourtant, cette notion reste théorique : les femmes sont encore souvent reléguées à la sphère domestique et plus d’une Kirghize sur quatre subit au cours de sa vie des violences physiques, psychologiques ou sexuelles selon un sondage gouvernemental de 2012. Les hommes ne sont que très rarement condamnés pour ce type d’affaires. (...)
Les vols de fiancée, appelés Ala kachuu, sont une pratique ancienne au Kirghizistan et dans toute l’Asie centrale. Cette tradition a connu un nouvel essor après la chute du bloc soviétique en 1991 et l’effondrement de l’économie de la région. Selon un rapport de l’ONU Femme de 2016, près de 10.000 femmes subissent des Ala kachuu chaque année au Kirghizistan, le chiffre le plus élevé de toute l’Asie centrale.
Après de longues heures de voiture, Elzat est arrivée au village de son agresseur. Comme souvent dans ce type d’affaires, la famille de ce dernier a cherché à convaincre la jeune femme d’accepter l’union. « Une dame m’a dit : “Tu crois qu’on ne connaît pas ton histoire ? On sait que tu as été violée, que tu n’es pas vierge. C’est une chance pour toi de te marier », se souvient Elzat, les yeux remplis de larmes. (...)
Plus tard, elle a appris que sa propre grand-mère avait donné son accord pour l’enlèvement. Malgré la pression et les menaces des proches de son ravisseur, Elzat a tenu bon. Elle a réussi à contacter ses parents. Ces derniers l’ont soutenue et ont menacé de porter plainte contre la famille de l’agresseur. Après une nuit d’horreur, la jeune fille a pu rentrer chez elle, échappant ainsi au mariage.
Elzat se considère chanceuse. Selon les chiffres de l’ONU, 30 à 50% des femmes kidnappées se marient à leur ravisseur. (...)
« Malheureusement, beaucoup de parents chez nous disent à leur fille : “Reste, n’attire pas la honte sur nous.” Les filles obéissent. Elles vivent 20 ou 40 ans avec leurs maris, avec énormément de haine, car la violence les accompagne dès les premiers jours », se désole Elzat.
Si cette dernière est parvenue à résister, c’est notamment grâce à l’instruction qu’elle a reçue sur les droits des femmes, alors qu’elle étudiait à Bishkek. Elle se souvient avoir eu un instant d’hésitation lors de son enlèvement : « À un moment, je me suis dit que c’était peut-être le destin, que je devais rester. Mais je savais aussi que les enlèvements sont un crime, je connaissais mes droits. »
Objectif instruction
Instruire les jeunes filles, mais aussi les jeunes garçons, c’est l’un des objectifs de l’association Bishkek Feminist Initiatives, fondée en 2012. (...)
Ses membres organisent des actions de sensibilisation dans la rue, des marches annuelles à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes du 8 mars, ou encore des écoles féministes, pendant lesquelles elles apprennent aux jeunes filles ce que sont le féminisme et les droits des femmes. (...)
S’il existe des centres de crise et d’aide aux femmes, Bishkek Feminist Initiatives est la seule association du pays à se revendiquer ouvertement féministe. Ce mouvement est encore peu connu et mal vu par une grande partie de la population. (...)
« Certains Kirghizes, souvent des hommes, s’arrogent le droit de juger de ce qui est bien ou non et de veiller à ce que tout le monde corresponde à leurs standards », raconte la présidente. Il n’a jamais été question pour autant de changer de nom ou d’activités pour êtres plus tranquilles. « On ne souhaite pas uniquement la fin des violences et des enlèvements. L’agenda féministe est bien plus large, c’est important de revendiquer ce terme. » (...)
La population kirghize semble aujourd’hui plus disposée à aborder les thématiques féministes. Près de 400 personnes étaient présentes lors de la Marche pour les droits des femmes du 8 mars 2019, le chiffre le plus élevé depuis l’organisation de cet évènement. Les chaînes de télévision du pays ont également couvert la journée pour la première fois. (...)
Quant à Bishkek Feminist Intiatives, ses membres viennent d’accompagner la création d’un journal en ligne féministe, écrit par des adolescentes de 12 à 19 ans. « On continue de sensibiliser, d’éduquer, conclut Guliaim. Même si c’est une goutte d’eau dans la mer, c’est utile. Ça nous permet de garder espoir. »