A 35 ans, Zameena a déjà eu cinq bébés. Et contrairement à son mari, elle n’en veut pas de sixième. Enceinte, elle a décidé d’avorter, comme plus de 2,2 millions de Pakistanaises chaque année, faute d’avoir pu utiliser un contraceptif.
L’avortement est autorisé au Pakistan, pays musulman conservateur, si la santé de la mère est en péril. Nombre de médecins invoquent pourtant leur foi pour refuser de le pratiquer.
Malgré cela, les Pakistanaises avortent en très grand nombre, les autorités fermant les yeux sur ce tabou social. Seules, elles ingèrent généralement du Misoprostol, qu’elles achètent en pharmacie. Cette molécule, destinée au traitement des ulcères, provoque l’expulsion de l’embryon. Elle peut toutefois générer de graves complications, parfois mortelles.
– "Mortes d’avoir voulu avorter" -
Lorsqu’elle s’entretient par téléphone avec l’AFP, Zameena murmure depuis un coin de sa maison, de peur qu’on l’entende. Quelques heures plus tôt, elle a contacté une conseillère d’une association locale, Aware Girls ("Filles conscientes"), sur une ligne d’aide à l’avortement. Ayeesha, à l’autre bout du fil, l’a longuement écoutée, rassurée. "Ton problème sera résolu", a-t-elle répété, tout en lui conseillant quel médicament acheter et sa posologie.
"Quand les femmes appellent, elles sont prêtes à faire n’importe quoi pour avorter", explique Ayeesha, 26 ans. "Mon travail sauve leur vie."
"La plupart d’entre nous connaissons des femmes qui sont mortes d’avoir voulu avorter", renchérit Gulalai Ismail, cofondatrice d’Aware Girls. D’où le lancement en 2010 de "Sahailee" ("amie" en ourdou), une permanence téléphonique. D’après Gulalai Ismail, elle "comble un énorme fossé" dans un pays où l’éducation sexuelle est inexistante et où les hommes tirent prestige de familles nombreuses.
Chaque mois, Ayeesha reçoit 350 appels. Ses interlocutrices "ne savent généralement rien de la contraception" féminine, explique-t-elle. . "Elles connaissent les préservatifs, rien d’autre." D’après des statistiques officielles, seules 35% des Pakistanaises utilisent un contraceptif. Ceux-ci sont pourtant subventionnés et bon marché. La tablette de pilules s’achète dès 20 roupies (0,12 euro). Un stérilet vaut 400 roupies (2,5 euros). (...)
Aujourd’hui encore, la contraception est dénigrée, accusée de provoquer l’infertilité, note Zeba Sathar, une démographe responsable de l’ONG Population council à Islamabad, qui dénonce un "échec systémique".
Le Premier ministre Imran Khan, en décembre, a reconnu ce manque de "volonté" politique, avant de promettre des campagnes pro-contraception "utilisant les médias, les téléphones portables, les écoles et les mosquées". "Les mollahs ont un rôle clé à jouer", a-t-il insisté.
Mais le Conseil d’idéologie islamique pakistanais, la plus haute instance religieuse, dont le rôle est de conseiller le gouvernement, ne coopérera pas. Les campagnes gouvernementales de contrôle des naissances "doivent être stoppées immédiatement", a-t-il fait savoir à l’AFP.
Le statu quo a pourtant de graves conséquences sanitaires. (...)