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Reporterre
Bolloré quitte l’Afrique après avoir exploité la forêt
Article mis en ligne le 20 mars 2022

Le groupe Bolloré est en train de vendre ses activités de logistique en Afrique qui ont fait sa fortune. Pendant plus de trente-cinq ans, il a été un acteur central de l’exploitation forestière et du commerce des bois tropicaux africains.

Le spectacle qu’offre le terminal à bois du port camerounais de Douala est toujours saisissant. De gigantesques troncs d’arbres et des palettes de bois débité entassés en grande quantité attendent d’être chargés dans des conteneurs ou embarqués tels quels sur des navires en partance vers l’Europe et l’Asie. Ce terminal est le dernier maillon de l’exploitation forestière industrielle menée en Afrique centrale. C’est le groupe Bolloré qui le gère à travers la Société d’exploitation des parcs à bois du Cameroun (SEPBC), dont il est l’actionnaire majoritaire. Sans doute plus pour très longtemps encore

Si le marché se conclut, le groupe Bolloré quittera le port de Douala et cessera toutes ses activités liées à la coupe et au commerce de bois précieux africains au Cameroun et dans les autres pays d’Afrique, activités dont il a tiré une partie de sa fortune. (...)

Pendant plus de trente-cinq ans, il a été un acteur de premier plan de cette filière bois. (...)

À l’époque, les grandes compagnies forestières présentes dans cette zone étaient souvent françaises et alimentaient principalement le marché européen. Elles rendaient peu de comptes aux pays dans lesquels elles travaillaient, avaient le contrôle de centaines de milliers d’hectares, coupaient des essences de haute valeur marchande et réalisaient des profits faramineux. (...)

Le contexte a un peu changé dans les années 1990 sous la pression d’organisations non gouvernementales qui ont commencé à documenter et dénoncer les ravages de cette exploitation industrielle sur les humains et l’environnement. La Sibaf et HFC ont fait partie des entreprises épinglées. Sibaf a affecté l’écosystème et a perturbé les traditions et le mode de vie des populations forestières, notait par exemple le Fonds mondial pour la nature (WWF). Alors que le Cameroun durcissait sa législation forestière, les ONG se sont aussi lancées dans la traque des nombreuses infractions commises par les exploitants. En 2000, Greenpeace relevait que Sibaf exploitait une surface supérieure à la limite légale, à savoir 200 000 hectares, et que le permis d’exploitation de HFC se situait à l’intérieur d’une aire protégée.
Le commerce du bois a servi à financer les guerres civiles au Liberia et au Sierra Leone (...)

Si la holding a cessé de couper des arbres centenaires au Cameroun, elle n’a pas renoncé à transporter du bois africain. Elle l’a d’abord fait par bateau à partir de 1991, après avoir pris le contrôle de la compagnie maritime Delmas. Dans les années 1990, des ONG, dont Global Witness et Survie, soulignaient qu’elle réalisait une part significative de ses revenus grâce à cette activité et l’accusaient de participer au transport du « bois de sang » libérien dont le commerce, longtemps soutenu par la France, a servi à financer les guerres civiles au Liberia (1989-1996 et 1999 -2003) et celle en Sierra Leone (1991-2002). En 2005, le groupe Bolloré a revendu Delmas pour se concentrer sur le transport terrestre de marchandises. Parmi ces dernières figure toujours du bois (...)

Depuis 2018, le groupe Bolloré exploite aussi, en travaillant main dans la main avec quatre entreprises forestières, un « hub logistique » à Lastourville, au centre du Gabon : il y facilite la mise en conteneurs de bois coupés et transformés et leur départ par train vers le port d’Owendo. (...)

Enfin, la multinationale, qui se dit « engagée pour la préservation de la biodiversité », gère plusieurs parcs à bois et deux terminaux à bois [1] à travers la Société d’exploitation du parc à bois d’Abidjan (SEPBA), en Côte d’Ivoire, et la SEPBC, dont elle a pris la direction en 1992 grâce à un programme de privatisations imposé au Cameroun par les institutions de Bretton Woods (...)

Conséquences irréversibles sur le couvert forestier

Le bois précieux qui arrive au terminal à bois géré par la SEPBC a plusieurs caractéristiques : il vaut cher sur les marchés internationaux et il provient d’arbres abattus dans des conditions douteuses au Cameroun, en République centrafricaine et au nord de la République du Congo. Ces trois États où le niveau de la corruption est élevé appartiennent au bassin du Congo, qui abrite 90 % de la forêt tropicale du continent et constitue le deuxième poumon de la planète après l’Amazonie. Selon de nombreux rapports, les compagnies forestières, qui appartiennent désormais majoritairement à des intérêts asiatiques, ne respectent pas plus les lois qu’hier, que ce soit en matière de pratiques de coupe, de paiement des taxes et d’impôts, etc. Leurs opérations, qu’elles soient légales ou illégales, ont en outre des conséquences irréversibles sur le couvert forestier, comme le montre une étude publiée en 2021 par l’ONG Rainforest Foundation UK. (...)

« beaucoup de flou » dans les chiffres déclarés, confie à Reporterre un haut fonctionnaire, lequel observe avec méfiance le groupe Bolloré en raison des affaires de corruption dans lesquelles son nom est cité et qui lui valent des poursuites dans plusieurs pays africains et en France. Ces procédures judiciaires semblent du reste constituer l’une des raisons qui poussent la multinationale à vendre ses activités africaines de logistique. Malgré tout, son bilan financier sera positif lorsque sonnera pour elle l’heure du départ. Le bilan de son action sur les forêts africaines le sera, lui, beaucoup moins.