Entretien. Militante du mouvement social et de la gauche bosnienne, Tijana Okic enseigne à la faculté de philosophie de Sarajevo. Elle a participé à la dernière université d’été du NPA.
(...) La Bosnie-Herzégovine (B&H) est essentiellement un protectorat de la communauté internationale, l’un des pays les plus pauvres en Europe et dans les Balkans. Le taux de chômage dépasse 40 % depuis 20 ans, avec de plus un fort pourcentage d’« économie grise ».
La situation sociale et économique est le produit de plusieurs choses. Tout d’abord les dévastations et la division totale causées par la guerre. Ensuite, la désindustrialisation du pays, la dévastation du système économique, éducatif et sanitaire et, surtout, les conséquences des privatisations illégales permises par la transformation du statut de la propriété après la dissolution de la Yougoslavie. Enfin, les gouvernements corrompus qui ont été systématiquement pris en charge et soutenus par les politiques et officiels européens. Le pays a été divisé en fonction des lignes ethniques.
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La guerre a eu des conséquences toujours importantes. Aujourd’hui les différents peuples de Bosnie sont tous confrontés aux politiques néolibérales. Est-ce que les questions nationales conditionnent encore tout le reste ou est-ce que certaines formes d’action communes existent, même de façon très limitée ?
Malheureusement, les questions nationales restent centrales en B&H telle qu’elle est actuellement, divisée par la « paix de Dayton », avec toutes ses règles et les lois imposées. On a vu que ce fut également le cas à la fin de la Yougoslavie (avec les différences respectives bien sûr). Cependant, des changements significatifs ont commencé depuis la grande vague de manifestations de février de cette année, qui ont confirmé que les élites ethno-nationalistes n’ont plus le pouvoir qu’elles avaient. La rhétorique nationaliste est lentement en train de perdre sa position privilégiée dans la société. Certaines formes de solidarité et de lutte commune sont apparues. Comme disait Mao, « enfin quelque chose sous le ciel »... Il est crucial d’entendre les voix du peuple après plus de deux décennies de divisions ethniques imposées, et c’est certainement l’un des événements les plus importants dans l’histoire de la B&H d’après-guerre.
Une chose est certaine : même si les événements de février n’ont pas changé beaucoup la politique officielle, les gens, le peuple, ont commencé à s’organiser autour d’idées et de questions communes. De nouvelles initiatives, tendances et mouvements sont apparus et on va voir où tout cela mène, puisque c’est aussi une année électorale en B&H. Je pense que nous allons voir une nouvelle vague de protestations et de nouveaux mouvements et tendances dans l’action, mais il est impossible de prévoir le futur aujourd’hui. La lutte continuera jusqu’au moment où tout le monde se rendra compte que les partis politiques qui nous régissent maintenant ne sont pas nos représentants légitimes, jusqu’à ce que nous atteignions une compréhension de la politique comme effort collectif afin de prendre des décisions communes. (...)
Ces éléments sont systémiques et ne doivent pas être considérés comme des problèmes ou des processus distincts, attendu que la Bosnie-Herzégovine, comme la périphérie capitaliste, est un exemple parfait de la domination néocoloniale et des politiques occidentales néoimpériales. Cela nous montre une fois de plus comment les réformes et l’intrusion du marché néolibéral détruisent systématiquement un pays et une société. Le pays est totalement dépendant des capitaux étrangers, des prêts et des crédits du FMI et de la Banque mondiale. Les citoyens de B&H sont des serfs contemporains de ces institutions et des politiques qu’ils imposent, dont résulte une dette illégitime.