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Médiapart
Candidate voilée dans l’Hérault : « On profite de la notoriété. Pas de la haine »
Article mis en ligne le 7 juin 2021

Pour la première fois depuis la polémique liée au port de son voile, Sara Zemmahi, candidate aux élections départementales dans l’Hérault, a participé à une distribution de tracts dans son quartier de Montpellier. LREM a retiré son soutien mais la campagne continue. Reportage au marché de la Paillade, où l’épisode ne fait pas débat mais suscite la sympathie.

« Je l’ai reconnue, je l’avais vue à la télé ! » Fatima a stoppé net sa déambulation sur le marché de la Paillade, au nord de Montpellier, pour aller discuter avec Sara Zemmahi. « Je lui ai simplement souhaité bon courage », explique en souriant cette mère de famille, entourée de ses deux filles et de son mari.

Dans leurs mains, ils tiennent le journal de campagne, distribué ce samedi matin par les quatre candidats (deux titulaires, deux remplaçants, dont Sara Zemmahi) sur le marché et autour des halles du quartier.

« C’était sûr, avec son voile, elle allait s’attirer des complications », commente, l’air dépité, Mustapha, le mari, en montrant la photo du doigt. « C’est légal », lui répond Sara Zemmahi, rappelant qu’elle a parfaitement le droit d’apparaître voilée sur un document électoral. (...)

Cette affiche, le patron de LREM ne voulait pourtant plus la voir. Le 10 mai dernier, répondant sur Twitter à une provocation du Rassemblement national (voir le parti pris d’Ellen Salvi), Stanislas Guerini avait exigé des candidats qu’ils changent la photo, sous peine de perdre le soutien du parti.

« Les valeurs portées par LREM ne sont pas compatibles avec le port ostentatoire de signes religieux sur un document de campagne électorale », avait écrit sur le réseau social le délégué général de LREM.

Les candidats héraultais avaient immédiatement refusé de s’exécuter (voir ici notre article). 48 heures plus tard, l’investiture leur était officiellement retirée.

Aujourd’hui, la photo sur l’affiche est la même. Le slogan « Différents mais unis pour vous ! » n’a pas changé non plus. Seules les mentions « La République en marche » et « Parti présidentiel » ont été gommées.

« Les professions de foi et tout le matériel de vote portant la mention LREM avaient été envoyés à la préfecture avant le retrait du soutien », souligne Hélène Qvistgaard, la candidate titulaire. En revanche, on a fait le nécessaire sur les impressions suivantes. On a bien entendu et on a bien respecté leur choix », ajoute-t-elle, un brin railleuse.

Sur le terrain, le discours des candidats est rodé : « Maintenant, la France entière connaît la décision de LREM », répètent-ils. Comme un ultime pied de nez, leur journal de campagne appelle à voter pour « une République en marche vers l’avenir ».

Sara Zemmahi dénonce « des calomnies » (...)

C’est la première fois que la jeune femme de 26 ans repart sur le terrain depuis la polémique. La première fois, aussi, qu’elle parle à la presse. En plus de Mediapart, deux journalistes de l’agence de presse Reuters sont venues l’interroger. (...)

Pendant près d’un mois, elle a préféré rester à l’écart. Loin du bruit et des torrents d’insultes proférées sur les réseaux sociaux. À leur évocation, la jeune femme hausse les épaules. Ingénieure qualité dans le domaine pharmaceutique, elle s’est beaucoup protégée grâce à son travail. « Je passe mes journées enfermée dans un labo, sans téléphone. Je ne le regarde que le soir. »

Elle dit toutefois avoir eu « de la peine ». Ce mot, elle va le répéter plusieurs fois. Peinée à titre personnel et pour ses proches. « Mon mari suivait en détail toute la haine. Il était choqué par tout ce qui était partagé, relayé, et re-partagé. »

Peinée, enfin, pour son association, Tabassam, cofondée en 2015 avec une amie. Elle propose du soutien scolaire aux enfants de la Paillade, assuré bénévolement par des étudiants du quartier.

Selon Marlène Schiappa, ministre de la citoyenneté, Sara Zemmahi « est proche des Frères musulmans » car l’association a participé, en 2016, à la rencontre annuelle des musulmans du Languedoc-Roussillon. Ce rassemblement, selon RMC, a accueilli cette année-là « le prédicateur Hani Ramadan, frère de Tariq Ramadan et petit-fils du fondateur égyptien des Frères musulmans ».

« Ce sont des calomnies, répond Sara Zemmahi. Nous nous sommes rendues à cet événement pour promouvoir l’association que nous venions de lancer. Nous ne sommes pas entrées en contact avec qui que ce soit, nous n’avons rien à voir avec les participants. S’il y a un problème avec les intervenants, il faut voir ça avec les organisateurs ! »

Toujours selon RMC, qui le tient « d’une source locale », l’association serait par ailleurs « dans le viseur des renseignements territoriaux » pour, « a minima, [du] prosélytisme déguisé » auprès des enfants. Interrogée sur le sujet, Sara Zemmahi secoue la tête et dément ces accusations. « J’ai découvert tout ça dans la presse... » (...)

Quant à son engagement dans cette campagne, elle assure ne pas le regretter. Sara Zemmahi n’est pas adhérente LREM. Elle a voté pour Emmanuel Macron en 2017 et explique aujourd’hui « faire la différence entre l’homme et La République en marche. LREM, ce n’est plus un sujet ». (...)

La candidate dit vouloir être au service des habitants dans le premier canton de Montpellier. Il englobe plusieurs quartiers populaires du nord-ouest de la cité languedocienne, dont celui de la Paillade, où Sara Zemmahi réside.

Ici, l’électorat se mobilise peu. Plus de 60 % d’abstention en 2015, aux dernières élections départementales. 57 % sur l’ensemble du canton.

« Moi je vote blanc depuis longtemps. J’attends d’être convaincu par quelqu’un », lance un homme qui engage la conversation avec les candidats. Il ne repartira pas à 100 % convaincu. « Oui, oui, peut-être que je vais voter pour vous, on verra. » (...)

La polémique sur le voile ? Fatouma en a entendu parler mais ne s’y attarde pas. « J’étais surprise, je me suis dit : mais c’est quoi, ça ? » Sur le marché, les débats tournent très peu autour de cet épisode. Les passants qui en parlent spontanément apportent leur soutien à Sara Zemmahi. « C’est n’importe quoi, elle fait ce qu’elle veut ! », lance une lycéenne, qui n’habite pas le quartier. Un autre, Ali, veut absolument être pris en photo avec la candidate « pour énerver ceux que ça énerve », rigole-t-il. « C’est quoi cette polémique, ça va pas la tête ? On est en démocratie ! », ajoute Ali.

« C’est quand même une démocratie à deux vitesses, selon que vous êtes blanc ou non », tranche Mustapha, l’homme qui évoquait plus haut « les complications » liées au voile.

« Regardez autour de vous, souligne Hélène Qvistgaard. Des femmes voilées, il y en a plein. Ah, ce n’est pas le XVIe arrondissement de Paris ! Ici, c’est normal et donc, c’est hors sujet. » (...)

Finalement, ce battage médiatique d’ampleur nationale n’aurait il pas un peu profité à la campagne des candidats ? Interrogé, Mahfoud Benali répond tout de go : « En termes de notoriété, oui. En termes de sympathie, oui. Mais en termes de haine, non, ça ne nous a pas aidés. »