Passons rapidement sur les quelques gribouillis renvoyant le ministre à sa situation de valet de la « macronie » (comme d’autres avant lui). Être nommé par Emmanuel Macron suffit à le priver de son libre arbitre. À l’inverse, qui se vantera d’avoir refusé un poste verra ce courage salué. C’est ridicule, mais c’est ainsi. Écrivons-le donc nettement : le poste lui a été proposé et il l’a accepté. Pap Ndiaye est capable de choisir, de décider.
Renvoyé à l’« idéologie woke »
Intéressons-nous à ce que disent les autres messages, ceux qui voient dans cette nomination l’irruption de l’idéologie woke à l’Éducation nationale, mettant fin à une « ligne républicaine », la fin de l’école « de nos ancêtres » –Ah ! le bon vieux temps de la règle de fer qui frappait les doigts joints !–, et qui craignent les « propos anti-blancs » du ministre, coupable de s’être rendu à une réunion en non-mixité.
Une vision d’horreur se dessine : « Avant, les enfants se levaient lorsque le directeur rentrait dans la classe. Avec Pap Ndiaye, ils devront mettre un genou à terre et s’excuser d’être blancs » –non, je ne citerai pas l’auteur de ces propos abjects.
Racisme ? L’on objectera qu’il n’en est rien et que les idées seules sont visées, pas l’homme. L’argument ne tient pas une seconde. Qui croira que l’on s’improvise spécialiste des travaux de Pap Ndiaye en quelques minutes ? C’est aussi crédible qu’un quarteron d’infectiologues de plateau ou d’experts militaires pontifiant au gré de l’actualité, étalant sans vergogne leur ignorance bardée de certitudes.
Les travaux universitaires de Pap Ndiaye ont bon dos. Que valaient-ils d’ailleurs face à deux extraits vidéo et quelques rumeurs, qui ont suffi à enclencher une déferlante de racisme qu’on ose à peine qualifier d’inattendue ?
Un racisme tortueux et pervers…
Il importe pourtant de préciser de quel racisme il s’agit. Il me semble que Pap Ndiaye n’a pas été victime de racisme parce qu’il est noir. Il y a déjà eu des ministres à la peau noire au gouvernement, sans que cela fasse débat. Ils ont eu droit à la gloire, à l’anonymat ou à l’indifférence, à la réussite ou à l’échec. Comme tout le monde.
Il me semble aussi que Pap Ndiaye n’a pas été victime de racisme pour ses idées, parce qu’il a écrit Les Noirs américains – En marche pour l’égalité ou La Condition noire – Essai sur une minorité française. Je suis intimement persuadé que ses détracteurs n’ont jamais feuilleté ne serait-ce que l’un de ces ouvrages. (...)
Pap Ndiaye a été un élève puis un étudiant brillant. Hors normes. Il a passé et réussi les concours les plus sélectifs. Il a enseigné dans des institutions prestigieuses. Il a écrit et soutenu une thèse. Il a publié. Il a débattu, argumenté, écouté, réfléchi. C’est un universitaire, un intellectuel comme la France en produit régulièrement.
Gageons que la quasi-totalité des critiques émanent de personnes qui n’ont pas lu ses travaux. Et qui voudraient simplement que ces derniers n’existent pas. Voilà, il serait bon que Pap Ndiaye n’ait rien dit ni écrit. On le voudrait en intellectuel muet.
L’altérité bouscule nos intimités (...)
Face à nos conservatismes se dressent à la fois l’ennemi intérieur du changement et l’ennemi extérieur de l’altérité. La remise en cause a un visage et il est d’autant plus inconfortable qu’il incarne cette remise en cause. (...)
Nous sommes en 2022 et un grand intellectuel est ministre de l’Éducation nationale. Il s’appelle Pap Ndiaye et il est noir. Pour notre confort, il faudrait qu’il augmente les salaires des profs et, surtout, qu’il ne pense plus et qu’il se taise. Il n’en sera rien et c’est heureux : gageons qu’il continuera de penser, d’écrire et de nourrir le débat. Peut-être même qu’il n’oubliera pas d’augmenter les profs.