Bandeau
McInformactions.net
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Chili : « Elles s’affrontent au patriarcat », « la vague féministe »
Article mis en ligne le 15 juin 2018
dernière modification le 13 juin 2018

Un cas présumé de harcèlement sexuel à l’Université du Chili a suffi pour que les étudiantes chiliennes de tout le pays montent sur les barricades contre une société aux racines profondément patriarcales et autoritaires, suscitant une sorte de mai 68 féministe.

(...) Tout a commencé il y a un mois, quand les étudiantes en Droit de l’Université du Chili ont occupé leur faculté pour exiger l’aboutissement de la procédure d’enquête, très retardée, contre Carlos Carmona, un professeur de renom et ex-président du Tribunal constitutionnel, qui aurait fait des caresses bien plus que paternelles à une étudiante assistante. Lors d’une assemblée des étudiants et étudiantes de la faculté de Droit, environ 600 participant·e·s ont voté le 27 avril dernier en faveur de cette mesure de protestation pour dénoncer non seulement le cas particulier de leur camarade plaignante mais « une institution complètement dépassée qui a démontré il y a longtemps déjà être incapable d’apporter des solutions réelles aux problèmes auxquels nous sommes confrontées en tant que femmes dans nos locaux », selon un communiqué qu’a publié cette assemblée.

La mobilisation s’est étendue rapidement à d’autres universités et collèges secondaires, elle s’est prolongée dans le temps (pour aujourd’hui 1er juin est prévue une journée nationale de protestation féministe avec des manifestations convoquées en différents lieux du pays), et elle a élargi son éventail de revendications pour mettre publiquement à l’ordre du jour toutes les questions liées aux abus et à la discrimination dont souffrent les femmes. Le 16 mai, une marche au centre de Santiago a réuni des dizaines de milliers de participant·e·s, dont beaucoup d’hommes jeunes. (...)

Par ailleurs, le débat se poursuit à propos des tentatives des autorités sanitaires du nouveau président Piñera de permettre que reçoivent des subventions de l’Etat les hôpitaux privés qui refusent d’appliquer la loi sur l’interruption de grossesse qu’avait promulguée Michelle Bachelet durant son dernier mandat présidentiel. Du fait de la force parlementaire des secteurs conservateurs, cette loi créait la figure de « l’objection de conscience institutionnelle », mais le gouvernement Bachelet avait décidé que seraient dénoncées les conventions avec le Ministère de la Santé des établissements qui refuseraient de réaliser des interruptions de grossesse.

Par une campagne lancée par l’Université catholique, qui dispose d’un des plus grands hôpitaux du pays, cette « objection de conscience institutionnelle » est devenue un instrument efficace de boycott de la loi, parce qu’il existe beaucoup d’établissements sanitaires qui sont sous l’influence de l’Eglise. En outre, les pressions peu discrètes de l’Eglise, renforcées encore durant la visite du pape François, ont fait que des dizaines de médecins du système public se sont déclarés objecteurs de conscience, à tel point que dans certaines villes du pays il n’y a pas de professionnels disponibles pour des interruptions de grossesse. Le recteur de l’Université catholique, qui avait ordonné que le drapeau de l’Université serait mis en berne le jour du vote de la loi, est allé jusqu’à déposer un recours en protection contre la loi. (...)

Coutumes, traditions et lois

Le Chili est une société de profondes racines autoritaires et patriarcales. Dans le langage de tous les jours, les femmes sont appelées « niñas », petites filles, ou « chiquillas », gamines. Il n’est pas rare que dans le travail, les hommes s’adressent à leurs collègues femmes en les appelant « m’hijita », ma petite fille. Relations sexuelles et relations de couple sont enveloppées d’hypocrisie et de dissimulation. Les « cafés avec jambes » sont une invention nationale. Ce sont des établissements à la lumière tamisée qui abondent dans le centre de Santiago. Des jeunes femmes peu vêtues y servent des boissons à des employés de bureau et d’autres oisifs et occasionnellement on y pratique la prostitution.

L’adultère n’a été dépénalisé au Chili qu’en 1994. La loi antérieure ne punissait que la femme et pas l’homme, sauf s’il commettait l’infidélité « avec scandale public ». Jusqu’à la fin du XXe siècle, le mari était propriétaire et seigneur des biens du ménage. Il y a eu depuis lors plusieurs réformes de la législation mais le mari continue d’être en droit l’administrateur de la société conjugale, bien que la Cour interaméricaine des droits humains ait recommandé en 2003 l’abolition de ce régime.

L’Église a joué historiquement un rôle favorable au maintien de la subordination des femmes, avec plus de poids qu’en d’autres pays de la région. (...)

Ces secteurs conservateurs, auxquels se sont joints ces dernières années les évangéliques, s’opposent en permanence aux campagnes et programmes d’éducation sexuelle ainsi qu’à la rédaction de lois favorables à l’égalité de genre. La vague de dénonciations d’abus sexuels commis par des ecclésiastiques semble avoir affaibli la confiance en l’Église comme institution, mais il existe une religiosité sociale qui justifie encore beaucoup de stéréotypes de la famille et de la femme.

Ce n’est pas étonnant que les jeunes chiliennes montent aujourd’hui sur les barricades, dans une sorte de révolution féministe. (...)