Bandeau
McInformactions.net
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Mediapart
Comment la gauche s’est perdue dans le consensus sécuritaire
Article mis en ligne le 28 novembre 2020

« La sécurité est la première des libertés », ont répété les représentants de la majorité pour défendre les mesures les plus liberticides du projet de loi « Sécurité globale ». Derrière cette formule, se cache un piège idéologique dans lequel la gauche est empêtrée depuis près de quarante ans.

Mardi 17 novembre, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale qui entamait l’examen de la proposition de loi « Sécurité globale », s’est rejouée une bataille idéologique vieille de quarante ans.

D’un côté, les représentants de la majorité qui ont martelé, sous une forme ou une autre, une formule devenue au fil des décennies presque un mantra : « La sécurité est la première des libertés. » Ce texte permet « d’imposer la sécurité républicaine, c’est-à-dire l’ordre républicain, condition des libertés publiques », a notamment lancé le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin.

De l’autre, le chef du groupe La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, lui répondait : « Combien de fois avons-nous entendu que la première des libertés serait la sécurité ? La partie gauche de l’Assemblée, et sans doute d’autres avec elle, vous dira que la première des sécurités est la liberté, et non l’inverse ! », avant de s’engager à abroger cette loi liberticide s’il est élu à l’élection présidentielle de 2022.

Sans les citer, Gérald Darmanin et Jean-Luc Mélenchon reprenaient ainsi, quasiment mot pour mot, les rôles tenus par leurs homologues de la fin des années 1970.

La loi Sécurité et liberté était, comme la loi Sécurité globale, un texte sécuritaire fourre-tout. À l’origine, elle était censée être une réponse aux vagues d’attentats commis durant les années 1970 par les mouvements indépendantistes corses et bretons, des mouvements d’extrême droite, d’extrême gauche, palestiniens ou encore arméniens. Elle s’inscrivait également dans le cadre de la répression et du tour de vis sécuritaire initiés par le pouvoir après les événements de Mai-68. (...)

« C’est le rapport Peyrefitte, en 1977, qui formalise le premier cette rupture entre le crime et la peur du crime, expliquait en 2004 le sociologue Laurent Bonelli dans l’ouvrage collectif La Machine à punir. Pratiques et discours sécuritaires (L’Esprit frappeur, 2004). Elle est fondamentale car elle est à l’origine de la gestion politique de la peur et de thèmes jusque-là laissés aux professionnels de la sécurité. L’invention du “sentiment d’insécurité” comme opinion publique de l’insécurité, poursuivait-il, a permis l’investissement sur ces questions des hommes politiques et particulièrement des élus locaux. »

Lors des débats sur la loi Sécurité et liberté, les députés de la majorité de l’époque décrivent une France à feu et à sang qui n’a pas grand-chose à envier à « l’ensauvagement » dépeint par leurs collègues de 2020. (...)

L’opposition, elle, se bat vigoureusement contre le texte. Si la loi est facilement adoptée et promulguée le 2 février 1981, le Parti socialiste en fait un enjeu de l’élection présidentielle à venir. Son abrogation figure en bonne place dans son programme. Et, au mois de mars, Pierre Mauroy prononce la célèbre formule reprise par Jean-Luc Mélenchon : « La droite dit : la première des libertés, c’est la sécurité. Nous disons au contraire : la première des sécurités, c’est la liberté. »

Pour trancher tout de suite ce débat, il faut souligner qu’Alain Peyrefitte opère alors une confusion lourde de conséquences. Comme l’expliquait à Mediapart l’ancienne présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) en juillet 2017, la formule du ministre de la justice mélange les notions de « sécurité » et de « sûreté ». « La “sûreté” est effectivement une liberté fondamentale garantie par la Déclaration des droits de l’homme de 1789 dans son article 2. Mais cette “sûreté” était entendue comme la protection du citoyen contre l’arbitraire de l’État et non comme “sécurité” des biens et des personnes », expliquait-elle. (...)

Une fois l’élection présidentielle remportée, la gauche aura pourtant du mal à tenir sa promesse. Elle abroge bien dès son arrivée au pouvoir certains textes sécuritaires comme la loi anticasseurs de 1970, abolit la peine de mort ou encore supprime les tribunaux militaires en temps de paix.

Mais la loi Sécurité et liberté est devenue un totem pour la droite, qui commence déjà à accuser le PS de « laxisme ». (...)

Il faudra pourtant plus d’un an pour que la loi d’abrogation soit votée. Car, à peine arrivée au pouvoir, la gauche est sous le feu des critiques pour sa gestion de l’insécurité.

Durant l’été 1981, tout d’abord, la France découvre ce que l’on appelle alors « le malaise des grands ensembles » à l’occasion des émeutes qui secouent plusieurs quartiers populaires aux Minguettes, à Vénissieux, Villeurbanne ou encore Vaulx-en-Velin.

En 1982, c’est une nouvelle vague d’attentats sanglants qui frappent la France, comme celui du 19 mars contre le train Paris-Toulouse, attribué au terroriste Carlos, qui fait 5 morts et 28 blessés, ou la fusillade de la rue des Rosiers à Paris du 9 août, qui fait 6 victimes et 22 blessés.

À l’approche des élections cantonales qui se tiennent cette année-là, droite et extrême droite mènent une campagne axée sur l’insécurité et l’immigration. Ce scrutin est marqué par les premiers succès électoraux du Front national, qui obtient des scores supérieurs à 10 % dans plusieurs circonscriptions, comme à Dreux et à Grande-Synthe.

Lorsque est votée l’abrogation de la loi Sécurité et liberté, le 10 juin 1983, le gouvernement socialiste est sous pression. (...)

L’abrogation partielle de la loi Sécurité et liberté sonne presque comme une défaite pour la gauche lorsqu’on lit les propos de Robert Badinter tenus dans une interview publiée le 17 juin dans Le Monde. (...)

Pourtant, le Parti socialiste refuse encore à cette époque de céder à la pression sécuritaire de la droite. Pour contrer ses attaques, il mise sur un élu d’une ville de banlieue : le maire d’Épinay-sur-Seine Gilbert Bonnemaison, qui se voit confier le 29 mai 1982 par le premier ministre Pierre Mauroy la présidence d’une « commission des maires sur la sécurité ».

L’édile – qui, pour l’anecdote, comptait parmi ses collaborateurs un certain Didier Lallement, futur préfet de Paris – va réussir à fédérer de nombreux élus locaux de gauche comme de droite grâce à une approche pragmatique. Au mois de décembre, il remet un rapport intitulé Face à la délinquance, prévention, répression, solidarité, formulant 61 propositions. Celles-ci sont principalement axées sur la prévention de la délinquance (...)

Pendant une dizaine d’années, le Parti socialiste restera fidèle à la ligne fixée par Gilbert Bonnemaison, reposant sur une lutte contre l’insécurité par une analyse des causes sociales ou urbanistiques de celle-ci. Le travail de celui qui fut surnommé par la presse le « père de la prévention » fut d’ailleurs salué y compris par la droite, qui lui rendit hommage lors de son retour au pouvoir en mai 1986.

Cet héritage va pourtant peu à peu être remis en cause au sein même du Parti socialiste au début des années 1990. (...)

Celle-ci doit en effet faire face à une droite ayant encore durci son discours sécuritaire. Une radicalisation illustrée par les fameux propos prononcés par Jacques Chirac le 19 juin 1991, lors d’un débat organisé par le RPR à Orléans, sur le « bruit et l’odeur » des immigrés. (...)

Dans ce contexte idéologique, l’extrême droite, de son côté, ne cesse de se renforcer. (...)

Au sein du Parti socialiste, si officiellement la prévention est toujours privilégiée, certains cadres commencent à durcir leur discours au nom d’un supposé réalisme. (...)

Comme prévu, la droite revient au pouvoir à l’occasion des élections législatives de 1993 et applique sa politique sécuritaire, notamment par l’intermédiaire du ministre de l’intérieur Charles Pasqua.

Le 21 janvier 1995 est promulguée la loi d’orientation et de programmation relative à la sécurité (LOPS), un nouveau texte fourre-tout autorisant la police à pénétrer dans les halls d’immeuble, facilitant l’installation de caméras de vidéosurveillance et permettant au préfet d’autoriser les contrôles et fouilles aux abords des manifestations.

Ce texte est également une première revanche idéologique pour Alain Peyrefitte. Son article premier proclame en effet : « La sécurité est un droit fondamental et l’une des conditions de l’exercice des libertés individuelles et collectives », une mention qui sera transposée dans le premier article du code de la sécurité intérieure par la loi du 12 mars 2012.

Après l’élection présidentielle de 1995 remportée par Jacques Chirac, le PS accélère sa mue sécuritaire. (...)

Après deux années de travail, ils rendent un rapport intitulé La sécurité pour garantir la cohésion sociale, adopté en mars 1997 par le Bureau national du PS. (...)

Ce rapport sert de base à l’élaboration du programme socialiste en vue des élections législatives qui se tiennent cette année-là. Celui-ci promet d’« assurer la sécurité des Français », notamment en embauchant « 50 000 agents » et en donnant « la priorité à la police de proximité ». « La sécurité est un des droits fondamentaux de la personne », proclame le document.

C’est ainsi que le 19 juin 1997, lors de son discours de politique générale devant les députés, le nouveau premier ministre Lionel Jospin a désormais fait siens les mots de la droite. (...)

Quand le PS dénonçait les « excuses sociologiques »

Pour célébrer cette nouvelle doctrine, le PS organise la même année une cérémonie. Les 26 et 27 octobre, se tient à Villepinte le colloque « Des villes sûres pour des citoyens libres ». Les principaux ministres du gouvernement, celle de la justice (Élisabeth Guigou), ceux de l’intérieur (Jean-Pierre Chevènement), de la défense (Alain Richard), de l’emploi (Martine Aubry) et de l’éducation nationale (Claude Allègre), se relayent à la tribune.

Lionel Jospin, lui, reprend une nouvelle fois à son compte la confusion opérée par la droite entre « sûreté » et « sécurité » (...)

Le quotidien de gauche Libération consacre sa une à l’événement. Un éditorial de Gérard Dupuy salue le « tournant » pris par le PS (...)

Parmi les idéologues de la conversion du PS, on retrouve l’omniprésent criminologue et consultant Alain Bauer. Ancien militant socialiste, homme de réseaux, ami de nombreux cadres du parti, intime de Manuel Valls et du communicant Stéphane Fouks, il sera notamment l’un des organisateurs du colloque de Villepinte.

À partir de la fin des années 1990, il multiplie les interventions médiatiques décrivant une France rongée par une « violence urbaine » venue des banlieues et largement sous-estimée par des statistiques officielles qui masquent ce qu’il qualifie de « chiffre noir de l’insécurité ».

Il milite pour un rapprochement de la gauche et de la droite autour des valeurs prônées par ceux qui, tel Jean-Pierre Chevènement, se désignent sous le terme de « républicains » (...)

La diffusion de la nouvelle doctrine sécuritaire se fait également par le biais de l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI), créé en 1989 par le ministre de l’intérieur Pierre Joxe et depuis rebaptisé Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Ce think tank rattaché directement au ministère de l’intérieur est également un centre de formation par lequel passeront de nombreux responsables policiers, politiques, chefs d’entreprise et journalistes. Sur ses bancs, de nombreuses relations vont se nouer.

L’influence grandissante des criminologues et « experts » en insécurité se fait au détriment des sciences sociales. Dès la fin des années 1990 va même se développer une forme d’obscurantisme visant à disqualifier toute autre forme d’explication de l’insécurité.

Cette idée va être portée par Lionel Jospin lui-même, dans une interview publiée par Le Monde le 7 janvier 1999. « Il ne faut pas confondre la sociologie et le droit, y affirme le premier ministre. Chacun reste responsable de ses actes. Tant qu’on admettra des excuses sociologiques et qu’on ne mettra pas en cause la responsabilité individuelle, on ne résoudra pas ces questions. »

Au mois de mars de la même année, la ministre de la justice Élisabeth Guigou enfonce le clou : « Notre tournant à tous doit être un tournant vers le principe de réalité. Qui ne voit que certaines méthodes de prévention entretiennent, parfois par inadvertance, une certaine culture de l’indulgence qui déresponsabilise les individus ? »

Lorsque survient l’attaque contre le World Trade Center, le 11 septembre 2001, la mue idéologique du PS est déjà accomplie. (...)

C’est sous Nicolas Sarkozy que la formule « la sécurité est la première des libertés » va totalement s’imposer, sans quasiment ne plus jamais être remise en cause par l’opposition. (...)

lorsque, en mars 2012, le candidat socialiste François Hollande s’attaque, lors d’un discours prononcé à Ajaccio, au bilan de Nicolas Sarkozy, c’est en s’inscrivant dans cette même continuité idéologique (...)

Revenu au pouvoir, le Parti socialiste va adopter pas moins de sept lois sécuritaires. Le mandat de François Hollande restera également comme celui ayant inscrit dans la durée l’état d’urgence décrété au lendemain des attaques de Paris de novembre 2015, même si celui-ci sera transposé dans le droit commun sous celui d’Emmanuel Macron par la loi SILT du 30 octobre 2017. (...)

Cinq années plus tard, la gauche n’est toujours pas sortie de son aporie idéologique sur ces questions et bien rares désormais sont les voix s’élevant contre la confusion initiée par Alain Peyrefitte il y a quarante ans.

Comme l’écrivait Christiane Taubira le 28 avril dernier, « la sécurité est la première de nos libertés. Combien de fois n’avons-nous entendu cette ineptie ? Combien d’entailles furent infligées au droit sur le fondement de cette croyance aussi saugrenue que pédante ? ». « Non, la sécurité n’est pas la première de nos libertés, réaffirmait l’ancienne garde des Sceaux. Elle est la condition d’exercice de nos libertés. D’ailleurs, c’est la sûreté qui constitue cette condition. En clair, pas la sécurité dans sa version obsessionnelle de contrôle et de répression, mais la sécurité qu’apporte l’État en garantissant l’exercice de nos libertés individuelles et publiques. »