Lorsque Georges Floyd a été tué au printemps 2020, les mobilisations ont dépassé le seul cadre des États-Unis et forcé les politicien·nes ou intellectuel·les français·es à se positionner. La condamnation du racisme de cette police, de notre côté de l’Atlantique, a été plutôt large. Les manifestations de solidarité et de colère se sont vite orientées vers la dénonciation des crimes et du racisme de la police française. [1] En réponse, nuances et différenciations se sont déversées pour affirmer que les États-Unis n’étaient pas la France. [2] La différence résiderait dans le fait que le racisme qui structure la société et la police états-uniennes s’est fondé dans l’esclavage des Noir·es et dans la répression qui l’accompagnait. La France a pourtant pratiqué elle aussi l’esclavage et a organisé elle-aussi la traque des esclaves, jusqu’à créer une « Police des Noirs » au 18e siècle. [3] Par ailleurs, la colonisation structure profondément l’État et la police française, ancrant le racisme dans les pratiques et l’idéologie. (...)
Ce texte propose un regard sur les polices dans les colonies et leur évolution, vers la métropole française et au sein des pays devenus parfois indépendants, sur la base de quelques lectures de travaux de recherche et depuis les luttes antiracistes et anticoloniales.
La police aux temps des colonies : une violence immodérée et raciste
Le colonialisme s’est construit par une violence extrême, racialisée, contre les peuples qu’il a dominé. Ce sont d’abord des armées, sous la forme des compagnies coloniales ou de corps issus des armées régulières, qui envahirent les pays. Les polices furent créent plus tard, lorsque furent formalisées les administrations coloniales. (...)
La police coloniale est d’abord marquée par une grande porosité avec la sphère militaire. Les forces de police, peu nombreuses, interviennent souvent avec les militaires.La police coloniale est d’abord marquée par une grande porosité avec la sphère militaire. Les forces de police, peu nombreuses, interviennent souvent avec les militaires. (...)
Le corps qui illustre le mieux cette hybridation militaro-policière est la gendarmerie, capable de basculer de missions civiles à de véritables opérations militaires, par exemple en Algérie ou en Indochine lors des guerres de libération. (...)
L’ensemble de l’appareil policier et judiciaire se déploie de manière racialisée : la police a avant tout comme fonction de maintenir l’ordre colonial en appliquant un contrôle des colonisé·es dans une violence extrême, mais les « Blancs » ne font évidemment pas l’objet du même traitement, même dans le cas où ils sont responsables de « désordres ». Le fait que, à l’image des troupes coloniales, les polices comprennent un grand nombre d’indigènes dans leurs rangs renforcent encore cette discrimination : il est impensable que des policiers non-blancs puissent s’en prendre à des Européens, face auxquels ils étaient de facto « sans prérogatives ».
Ces traitements discriminatoires étaient à la fois écrits, par l’ensemble de textes qu’on a nommé le « code de l’indigénat », mais surtout tacites, définis par les pratiques racistes de l’administration coloniale.
L’empreinte coloniale en France
À la suite des indépendances, de nombreux travaux ont montré comment l’administration violente et raciste des colonisé·es a été réutilisée dans la police métropolitaine. [10] Elle s’est d’abord faite par le biais de l’idéologie, portée par des anciens administrateurs coloniaux à qui l’État a confié des positions d’organisation de l’espace et de répression des ancien·nes colonisé·es dans les quartiers populaires. (...)
Ils adaptent au contexte civil français la doctrine de « guerre révolutionnaire » développée en Indochine et Algérie, qui consiste à désigner et combattre un « ennemi intérieur » (les arabes musulmans et les communistes) tapi au sein de la population, à laquelle il convient d’appliquer des méthodes de contrôle et de coercition physique et psychologique, notamment par la terreur.
La France recycle bon nombre de cadres policiers ou militaires ayant servi en Algérie pour diriger les services de police de la métropole. [13] Mais ce sont aussi des personnels « de base » qui sont réutilisés dans la police ou plus largement dans les structures de contrôle des ancien·nes colonisé·es dans l’hexagone : on retrouve ainsi de nombreux anciens de l’Algérie comme gardiens des nouveaux foyers Sonacotra. (...)
Au-delà de la seule circulation des personnes, une idéologie et une culture raciste s’est co-construite à la fois en métropole (par le développement d’argumentaires racistes justifiant la colonisation [15]) et dans les colonies. On conçoit mal par quel artifice magique le racisme aurait pu disparaître du cœur de l’État et de la police française puisque la reconnaissance de la barbarie coloniale est toujours anecdotique, euphémisée et faite du bout des lèvres et qu’aucune majorité politique française n’a jamais porté une quelconque volonté de combattre sérieusement le racisme dans les rangs. En la matière, le déni du racisme structurel de la police, à l’instar des propos tenus par Emmanuel Macron ou Christophe Castaner en 2020, est la règle. Fondamentalement, avec d’autres structures d’État, la police remplit la fonction de maintenir l’ordre capitaliste, raciste et patriarcal de la société, la possibilité que les bénéficiaires de cet ordre sabotent volontairement cet outil relève de la science-fiction. (...)
ces hommes en arme qui contrôlent, insultent et parfois tuent dans les quartiers populaires d’aujourd’hui sont, au fond, les mêmes que ceux qui ont envahi et massacré dans les colonies.
Essaimage et séquelles dans les colonies
L’impact de la violence coloniale n’est pas seulement d’avoir imprégné la société et la police française. D’une part, la France a su exporter son « savoir-faire » au-delà de son seul empire, et, surtout, les pays colonisés ont gardé la marque de cette histoire. (...)
La doctrine développée par la France dans ses guerres coloniales est aujourd’hui encore mobilisée par les armées occidentales, de l’Irak au Sahel en passant par l’Afghanistan.
Au moment des guerres d’indépendances, la France, de concert avec des élites locales qui lui sont favorables, a écrasé les mouvements indépendantistes dans ses colonies africaines. Elle a assuré la continuité de ses intérêts par l’appui ou la mise en place de régimes autoritaires « amis » qui lui assurent, jusqu’à aujourd’hui (avec bien évidemment des évolutions), soutien diplomatique et accès aux ressources : la Françafrique, décrite par les travaux de François-Xavier Verschave et l’association Survie (...)
La France laisse en place du personnel d’encadrement policier et surtout militaire. Cette politique des « coopérants » menée par la France se retrouve dans bien des domaines des États africains, où la position centrale de ces personnels va permettre à l’ancien colonisateur de modeler à sa guise les systèmes, usages, doctrines, normes. La prédominance de ces « conseillers » et « coopérants » entretient durablement le lien de subordination entre les armées et polices françaises d’une part, et africaines de l’autre. (...)
On retrouve donc encore aujourd’hui une grande porosité entre les sphères policières et militaires. (...)
Là où la police coloniale intervenait en fusion avec des milices de colons, les polices nationales sont main dans la main avec celles des partis politiques des différents régimes. Pour ces peuples colonisés, il n’y a pas eu de véritable rupture dans le niveau de violence infligé par les systèmes policiers de la colonisation au moment des indépendances.
Autre héritage colonial : l’aspect racialisé du traitement policier et politique en général dans plusieurs pays. Les colonisateurs ont défini des races et figé des frontières ethniques, qu’ils ont utilisées pour régner, en confiant souvent à certains groupes « ethniques » ou « raciaux » des positions de pouvoir supérieur. Ils ont ainsi installé une racialisation de la vie politique et policière dans les pays colonisés, qui se retrouve encore aujourd’hui dans les sociétés indépendantes. (...)
Les exemples sont nombreux et ont parfois mené au pire : la racialisation extrême de la vie politique rwandaise, mise en place par les colons belges et allemands (qui ont figé en « races » ou « ethnies » des groupes qui étaient plutôt des statuts sociaux), a mené au génocide des Tutsis en 1994.
À l’image de la période coloniale, ces polices africaines traitent avec bien plus d’égards les « Blancs », dont ils savent qu’ils peuvent bénéficier de la protection de leur puissante diplomatie. (...)
Le racisme continue d’imprégner les sociétés et les polices africaines, avec une hiérarchie où les « Blancs » sont globalement bénéficiaires. (...)
La police dans les actuelles colonies
Il faut enfin mentionner que toutes les colonies de l’Empire français n’ont pas réussi à accéder à l’indépendance et composent aujourd’hui les « Outre-mer ». Comme d’autres champs étatiques, l’appareil policier qui s’y déploie a gardé des spécificités coloniales. La France y a recours de manière massive aux forces de gendarmerie, ce qui permet de basculer en cas de besoin de missions habituelles de maintien de l’ordre à des opérations militaires.
Deux épisodes de recours au registre de violence coloniale « immodérée » marquent encore les esprits aux Antilles. (...)
Plus récemment encore, dans les années 80 en Kanaky-Nouvelle Calédonie, la gendarmerie prit en main, aux côtés des milices de colons, la répression de l’insurrection Kanak pour l’indépendance. Des militant·es ont décrit la campagne de terreur (...)
Ce niveau de violence, pas si lointain, reste une option vu la prédominance de la gendarmerie « outremer ». Dans ces pays, les blindés de la gendarmerie, vus en France sur la ZAD de Notre-dame des Landes ou lors du mouvement des Gilets Jaunes, sont régulièrement sortis en répression des manifestations. L’État français considère d’ailleurs que ce corps hybride militaro-policier est la principale composante des « forces de souveraineté », verbiage contemporain qui a remplacé celui de « troupes coloniales », la domination française sur ces pays étant toujours susceptible d’être remise en cause par des mouvements indépendantistes. (...)
La culture raciste a ses spécificités dans les forces de l’ordre outre-mer, dans des pays où la majorité de la population est non-blanche. Un chef d’escadron de gendarmerie s’était permis de comparer la population guyanaise à des « singes hurleurs » ou aux « paresseux », autre animal amazonien, « dont la réactivité et l’envie de travailler n’ont d’égal que les résultats qu’ils obtiennent ». (...)
La construction de la police (au sens large) ne se résume pas à son ascendance coloniale, que ce soit en France ou dans les colonies d’hier et d’aujourd’hui. En plus du racisme, elle est un des rouages importants du capitalisme et du patriarcat, comme d’autres structures médiatiques, d’aménagement de la ville, d’éducation, etc. Mais la violence qu’elle exerce, dans le quotidien de certaines personnes ou lors de grands mouvements sociaux, est un puissant révélateur des lignes qui structurent l’ensemble de nos sociétés et qui peuvent faire intrusion directement dans nos vécus. Il s’agit donc un objet de lutte qui peut permettre, en partant par exemple des crimes policiers, d’ouvrir à bien d’autres champs.