Lors d’un contrôle d’identité, le 20 mars à Bobigny, des policiers ont fait usage de pistolets à impulsion électrique sans raison apparente. Des vidéos révèlent la violence de leur intervention et mettent en lumière les incohérences du procès-verbal. Le parquet de Bobigny a ouvert une enquête préliminaire, confiée à l’IGPN.
Après la première décharge de Taser, le pistolet à impulsion électrique qui équipe la police, l’homme s’effondre à terre. Le policier l’interroge : « Ça te plaît bien là ? » Et dans la foulée, il lui en assène une seconde.
Témoins de ce contrôle d’identité du 20 mars, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), des riverains ont filmé la scène. Trois vidéos qui ont circulé sur les réseaux sociaux, et que Mediapart publie, révèlent des violences policières et viennent infirmer le procès-verbal d’un des agents. Pour légitimer les tirs de Taser, il y décrit « un individu menaçant avec les poings fermés » et affirme avoir été la cible de « jets de projectiles ». (...)
Sur les images, nulle trace de menace, ni du moindre projectile. Malgré l’absence de preuves, l’homme interpellé, Ahmed*, 21 ans, a été poursuivi sur la base des déclarations des policiers. Il doit comparaître, le 7 avril, pour « outrage et rébellion ».
Il a quant à lui déposé plainte pour des « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique » qui lui ont valu trois jours d’incapacité totale de travail (ITT) et pour « faux en écriture publique ». Contacté par Mediapart, le parquet de Bobigny a déclaré avoir ouvert une enquête préliminaire confiée à l’IGPN.
Dans le cadre de la plainte déposée par l’avocat d’Ahmed, Thibault Laforcade, treize personnes ont apporté leur témoignage. La plupart relatent les tentatives d’Ahmed pour « calmer l’histoire », son « courage pour essayer de calmer les policiers ». Et tous font part de leur stupéfaction lorsque en réponse à Ahmed, l’un des policiers fait usage de son Taser et « s’acharne sur lui sans raison » alors qu’il n’était « ni violent, ni provocateur, ni menaçant ».
Le récit du policier auteur des coups de Taser est tout autre.
La suite des évènements est filmée et la version policière ne résiste pas aux images. (...)
Au bout du compte, ce sont deux coups de Taser qu’Ahmed a reçus, sans que les « forces de l’ordre ne soient menacées et encore moins en position de légitime défense », estime dans la plainte son avocat.
Plusieurs témoins parlent d’une « bavure », et d’une « scène choquante et révoltante », « sans motif nécessitant un tel degré de violence ».
Ce n’est pas ce que décrit le policier. Alors qu’Ahmed est menotté, les agents auraient été la cible de projectiles et d’insultes. L’un des fonctionnaires aurait alors jeté une grenade lacrymogène, qui leur aurait permis « de faire reculer les individus et déployer un panache de fumée afin que nous puissions nous extraire des jets de projectiles pendant plusieurs secondes ». C’est alors que le policier « tire de force Ahmed dans la contre-allée afin de [se] protéger des projectiles ». (...)
Là encore, les déclarations du policier sont démenties par les images. Deux policiers traînent au sol Ahmed, menotté et inerte, sans qu’aucun projectile soit alors jeté à leur encontre. Que souhaitaient-ils éviter ? Être filmés, selon certains témoins, qui expliquent en avoir été dissuadés par les agents. L’un d’eux affirme « avoir voulu filmer » mais y avoir renoncé lorsque « la police a lancé des fumigènes et ensuite des gaz lacrymogènes » l’obligeant ainsi à fermer sa fenêtre. Un autre décrit « le policier tirer Ahmed entre deux bâtiments à l’abri des regards ». « Vers une impasse pour éviter les témoignages vidéo, caméras, etc. », précise un troisième témoin.
Les discordances du procès-verbal ne s’arrêtent pas là. Selon lui, Saïd, l’ami d’Ahmed, aurait essayé « d’infliger des coups de pied et des coups de poing » à l’un des quatre agents après avoir reçu un premier coup de Taser. Maintenu au sol, il « tente à plusieurs reprises de mettre sa main dans sa poche dans le but probable de se saisir d’un objet. » Le policier « décide à nouveau de sortir le Taser » et en fera deux fois usage. Comme le montrent les vidéos, Saïd n’a pas tenté de frapper les policiers mais d’échapper à leurs coups, en leur signalant qu’il est asthmatique. Lorsqu’il est au sol, maîtrisé par deux agents, il leur répète, la main dans sa poche « je range mon portable ». Feignant d’ignorer ce qu’il dit, les policiers lui infligent plusieurs coups de Taser. (...)
Au bout du compte, Ahmed a reçu deux décharges de Taser et plusieurs coups lui ont été assénés sur le visage. Passé en comparution immédiate le 22 mars, il a été incarcéré dans l’attente de l’audience de renvoi du 7 avril, la survenance de ces faits nouveaux faisant tomber un sursis pour une infraction à la législation des stupéfiants.
« Avant même que l’audience ait lieu, la justice a mis fin à la réinsertion de mon client alors qu’il venait de trouver un poste de logisticien, déplore l’avocat d’Ahmed, Thibault Laforcade. Les vidéos montrent clairement un usage disproportionné de la force par les policiers qui à aucun moment ne sont en situation de légitime défense. C’est révélateur des violences systématiques et systémiques des forces de l’ordre dirigées contre une partie bien identifiée de notre population avec l’usage des Taser qui sont des armes dangereuses ».
L’avocat rappelle que ces pistolets « ont causé la mort, directement ou indirectement de plusieurs centaines de personnes aux États-Unis. Alors que l’ONU met en garde contre les Taser, la France encourage leur utilisation, le ministre de l’intérieur les proposant comme alternative à la clef d’étranglement. »