Accord de proximité, dédoublement, point médian... Ces règles ont fait et font encore couler beaucoup d’encre. À Slate, l’écriture inclusive et ses évolutions sont un perpétuel questionnement.
« Mes chers com-pa-tri-otes », énonce lentement la journaliste Pascale Clark, fondatrice du média sonore Boxsons. Devant elle, un public attentif d’une trentaine de personnes, appliquées à prendre en note ce jeudi 10 janvier au soir la dictée d’un nouveau genre que l’agence de communication Mots-Clés leur propose. Elle est en « écriture inclusive » : il s’agit de réécrire sur un mode inclusif, qui n’invisibilise pas les femmes, le texte lu. Ce soir, pour cette deuxième édition, c’est la « Lettre à tous les Français » de François Mitterrand, écrite en avril 1988, qui leur est soumise. (...)
L’occasion pour Mots-Clés de présenter son nouveau référentiel de règles inclusives, mis au point avec la professeure de littérature Éliane Viennot. Le plaisir aussi d’entendre les bonnes blagues de Pascale Clark, qui se moque des fausses déclarations alarmistes et des fake news des contempteurs et contemptrices de l’écriture inclusive (...)
Transition
C’était le 7 novembre 2017. Slate publiait le manifeste des 314 profs appelant à ne plus enseigner que « le masculin l’emporte sur le féminin », et s’engageait dans la foulée à appliquer la plupart des règles de l’écriture inclusive (par exemple l’emploi de l’accord de proximité –soit « les hommes et les femmes sont belles », plutôt que « les hommes et les femmes sont beaux »– ou de mots épicènes, c’est-à-dire « les mots dont la forme ne varie pas entre le masculin et le féminin » : un ou une élève, membre, fonctionnaire) point médian exclu, ce petit point qui dans les articles embête les moins motivé·e·s.
Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts : Le Monde s’est mis à expérimenter l’accord de proximité. Le point médian se glisse régulièrement dans les tribunes de Libération et les appels à témoignages du quotidien du soir. Sciences et Avenir a mis en couverture un « Devenir ingénieur(e) », comme Le Parisien qui a utilisé des parenthèses dans un de ses titres. Le Soir, en Belgique, a adopté « autrice ». La liste est non exhaustive. (...)
Le sujet semble relativement indolore, si on en croit la rédaction en chef de Slate, qui n’a pas souvenir d’avoir reçu de mails incendiaires à ce propos. (...)
« On a aujourd’hui des astuces, on a appris à faire les choses de façon plus souple et plus intelligente. Nous hésitons moins à tourner certaines phrases, à les passer à la voix active par exemple, pour que cela soit fluide et inclusif », commente Mathilde Boireau.
Adoption et frictions
Côté journalistes, la plupart font, si l’on en croit nos éditrices, des efforts pour s’adapter à cette écriture, même si tout n’est pas parfait. Moi-même (qui suis la fautive ayant soufflé à l’oreille de Christophe Carron, le rédacteur en chef de Slate, cette idée de passer à l’écriture inclusive), je me suis aperçue en discutant avec Mathilde et Diane que j’avais tendance à oublier certaines règles, comme le fait de classer par ordre alphabétique les mots lorsqu’un masculin et un féminin se succèdent (on écrit ainsi « les enseignantes et les enseignants se sont révoltés », et non l’inverse ! Pardonnez-moi Mesdames les éditrices et merci pour votre indulgence).
Certaines rédactrices pourtant largement convaincues trouvent l’exercice parfois « pénible », « quand il faut jongler pour éviter de multiplier les points médians dans une même phrase », comme l’explique Nora Bouazzouni, qui est pourtant « fière » de Slate. Elle ajoute : « Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’avoir une phrase qui sonnait bien et qui perdait son sel avec l’écriture inclusive. Alors, j’ai eu l’impression de sacrifier mon style sur l’autel de l’inclusivité ».
« Les plus jeunes, celles et ceux qui ont entre 25 et 35 ans, ont assez vite pris le pli. Alors que les journalistes en rédaction depuis longtemps ont eu du mal à adopter des pratiques qui n’étaient pas les leurs », détaille Diane Frances. (...)
Parmi les plus réfractaires, notre consœur Peggy Sastre, avec laquelle j’adore croiser le fer et qui a écrit sur Slate pour critiquer ces pratiques (oui, on est un peu maso à Slate !). Elle n’a pas changé sa position d’un iota : « J’ai un cerveau rétif aux contraintes absurdes et comme je continue à trouver l’écriture inclusive absurde, je ne l’applique pas. Mais je ne bataille pas non plus pour que mes articles demeurent “inclusive free”, à part dans de rares cas où le sens en pâtit. Je garde quand même dans un petit coin de ma tête le fol espoir d’une épiphanie de la rédaction sur le caractère lourdingue, bureaucratique et profondément aliénant de l’initiative », confie-t-elle.
Des journalistes apprécient certains aspects de la charte de Slate, mais en détestent d’autres. (...)