La cellule investigation de Radio France a pu identifier en Suisse des commissions perçues par la centrale d’achats qui gère l’alimentation des Ehpad français, et consulter des documents internes qui posent question.
Le bâtiment se situe près du paisible village d’Etoy, en Suisse, à deux pas du lac Léman. C’est ici, dans un centre d’affaires design, que se trouve l’entreprise qui se chargeait de commander jusque fin 2020 les viandes, poissons, fruits, produits surgelés, biscottes et autres compotes qui composaient les repas des résidents de tous les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) et cliniques du groupe Orpea en France. Soit près de quatre cents établissements. Ici se trouve Kauforg : la centrale d’achats suisse du géant mondial des Ehpad, une filiale de Senevita, elle-même filiale du groupe Orpea.
Jusqu’en 2020, une douzaine de salariés y négociaient des prix avantageux auprès de fournisseurs de produits alimentaires pour la France et l’Europe. (...)
En mars 2022, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de celle des Finances (IGF), fruit d’une enquête de six semaines, a pointé une priorité accordée à la performance financière plutôt qu’à des critères de qualité, dénonçant notamment une nourriture “insuffisante”. “On la rationne pour ne pas dépasser le fameux CRJ, le coût du repas journalier, fixé à environ quatre euros par résident [pour trois repas et un goûter par jour, NDLR]. C’est moins que le CRJ d’autres acteurs du secteur”, affirme un ancien directeur qui a quitté l’entreprise.
Un bonus illimité
L’optimisation semble donc être le mantra des cadres de la centrale d’achats suisse, Kauforg. Mais eux paraissent avoir été épargnés par cette culture des économies. À la tête de cette centrale, on trouvait jusqu’à récemment trois Français. Il y avait le directeur des achats d’Orpea, arrivé il y a près de 17 ans, le directeur des services informatiques, un pur “produit maison” arrivé il y a 25 ans et le directeur-adjoint des achats, un ancien de chez Sodexo.
Particularité de leur statut : ces trois hommes étaient tous salariés du siège d’Orpea à Puteaux, avec en plus, un contrat à tiers-temps dans la société Kauforg, en Suisse. Ce contrat que la cellule investigation de Radio France s’est procuré, prévoyait une rémunération conséquente pour deux de ces directeurs. Ils percevaient un salaire annuel de 150 000 CHF bruts (soit 143 000 euros) par an, auquel s’ajoutait un bonus annuel de la même somme dont l’employeur pouvait “librement décider de dépasser le plafond en cas de performance exceptionnelle de l’employé”. L’un de ces salaires annuels a donc pu atteindre 400 000 euros pour un tiers temps. (...)
“Si on cumule les salaires annuels de ces trois cadres, on arrive à 211 000 journées repas. Pour un Ehpad de 80 pensionnaires, cela correspond à près de sept ans de budget de nourriture”, s’indigne un ancien directeur d’Orpea. La direction générale du groupe était-elle informée de l’existence de telles rémunérations ? Interrogé, le groupe n’a pas souhaité répondre à cette question. Mais les contrats suisses des directeurs de Kauforg ont bien été signés par l’ancien directeur des financements et de la comptabilité du groupe Orpea. Interrogé, un des anciens dirigeants de Kauforg nous a fait savoir qu’il ne communiquait pas sur des informations confidentielles. Quant aux deux autres, ils n’ont pas donné suite à nos sollicitations. (...)
Outre le niveau de certaines rémunérations, se pose aussi la question de la réalité de leur travail sur le terrain. Plusieurs salariés interrogés par la cellule investigation de Radio France affirment ne les avoir vus que “très rarement entre 2017 et début 2020”. Le directeur des services informatiques d’Orpea serait venu “deux fois en 2019, pour assister aux comités de direction”. Le directeur des achats d’Orpea aurait fait acte de plus de présence, semble-t-il, toujours selon les salariés : “une dizaine de fois en 2019”. Seul le troisième serait venu plus régulièrement.
Des “prestations” qui posent question
D’autres pratiques interrogent. Dans un contrat que la cellule investigation de Radio France s’est également procuré, la centrale Kaufor exige auprès d’un des leaders des grossistes alimentaires, la société française Pomona (qui vend des poissons, des viandes, des fruits et des surgelés), une ristourne “inconditionnelle, forfaitaire, définitive et annuelle de 250 000 euros sur trois ans”, soit la durée du contrat (2017-2019). La centrale suisse demande également à son fournisseur de financer une enquête de satisfaction auprès de ses affiliés (d’une valeur de 300 000 euros). D’autres prestations, appelées “obligations spécifiques”, “analyse de la performance des produits”, ou encore “plan de développement des produits” sont facturées à Pomona aux taux cumulé de près de 20% de son chiffre d’affaires hors taxes. (...)
La centrale suisse d’Orpea ne limite pas ses prestations aux seuls fournisseurs de produits alimentaires. Elle facture également des services au fournisseur de produits paramédicaux le plus important d’Orpea en France, à savoir Bastide Le Confort Médical (BLCM). Cette société, qui vend des dispositifs médicaux financés par la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM), aurait, selon l’audit interne cité ci-dessus, partiellement financé une partie du coût de cinq séminaires internes d’Orpea France à hauteur de 1,3 million d’euros.
Et elle aussi aurait versé à Kauforg d’importantes sommes en contrepartie de “prestations de services” de toutes sortes. (...)
Des faits “potentiellement délictueux” (...)
Interrogé sur tous ces points, Philippe Charrier, le PDG du groupe Orpea nous a répondu : “Il est de notre devoir de faire toute la lumière sur les accusations portées contre le groupe. C’est ce que nous faisons depuis quatre mois à travers des enquêtes et audits extrêmement poussés. Dans ce cadre, plusieurs canaux d’information nous ont permis de déceler des faits potentiellement délictueux, qui mettent en cause des comportements individuels. Cela nous nous a conduit à déposer dès avril une première plainte contre X auprès du procureur de la République et à prendre des premières mesures disciplinaires, plusieurs personnes ayant déjà quitté l’entreprise. Nous poursuivons nos investigations et nous prendrons toutes les mesures et sanctions qui s’avèreront nécessaires.”