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Et pourtant elles luttent
Article mis en ligne le 27 septembre 2019

Les femmes de chambre de l’Ibis Batignolles, qui protestent actuellement contre leurs conditions de travail, sont les héritières d’une tradition émeutière souvent oubliée.

Depuis le 17 juillet, plus d’une vingtaine de femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles sont en grève illimitée pour protester contre leurs conditions de travail et pour la reconnaissance de leur dignité de travailleuses. Leur combat, qui rejoint plusieurs luttes récentes dans le secteur hôtelier, est plus largement celui de toutes ces travailleuses invisibles - parce qu’invisibilisées - qui, quotidiennement, prennent soin de nous, quand la société, elle, se refuse à sécuriser leurs existences. Exigeant la fin de leur sous-traitance par STN, filiale du groupe Accor, elles demandent la revalorisation de leur salaire, l’arrêt des cadences infernales à trois chambres et demie par heure et une indemnité nourriture de 7,24 euros. Dans ce secteur du nettoyage, a priori peu propice à la contestation collective, marqué par la précarité des statuts professionnels et le travail atomisé des salariées, leur combat nous rappelle que les femmes au travail, aussi isolées et fragilisées soient-elles, ont toujours lutté.

Mais encore faut-il pouvoir les voir, les entendre et conserver les traces de ces luttes pour les « sauver de l’immense condescendance de la postérité » mise en lumière par l’historien de la classe ouvrière anglaise E.P. Thompson. Les domestiques ont participé aux mobilisations populaires et ouvrières de la fin du XIXe et du début du XXe siècles. Une des premières actions syndicales répertoriées (...)

Pourtant ces hommes et surtout ces femmes sont demeurées à l’écart des mémoires insurrectionnelles du passé. (...)

A cet égard, il est essentiel d’apprécier la dimension féministe du combat mené par les salariées de STN qui dénoncent également l’agression sexuelle présumée de l’une de leurs collègues en avril 2017 par le directeur de l’époque. Malgré la plainte déposée il y a deux ans, aucun jugement n’a été rendu. Les grévistes évoquent un « droit de cuissage » et des pratiques de harcèlement facilités par leurs conditions de travail dans le secret des chambres d’hôtel. Là encore, il convient de rappeler que ce sont les femmes des classes populaires qui ont été les premières à dénoncer et à lutter contre les violences sexuelles au travail. (...)

La lutte des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles témoigne également d’un processus historique plus ample : celui de l’avènement d’un prolétariat de service, très largement féminin et racisé. La sociologue Caroline Ibos le rappelait récemment dans sa tribune « Domestiques en lutte : la nouvelle classe ouvrière » (Libération du 28 août), « au XXIe siècle, la figure masculine de l’ouvrier est une femme ». (...)

A cela s’ajoute ce que les historiennes de la domesticité ont appelé la « domestic revolution » des sociétés industrielles au tournant du XVIIIe et du XIXe siècles. C’est à cette époque que la main-d’œuvre domestique se féminise, le travail domestique étant de plus en plus pensé comme une activité féminine, c’est aussi à cette époque qu’elle se prolétarise, les tâches les plus élevées comme le secrétariat ou la comptabilité étant dorénavant externalisées, c’est enfin à cette époque que le recrutement des domestiques change d’échelle et fait traverser les frontières à celles qui n’ont souvent d’autres options pour s’inscrire sur le marché du travail. (...)

ces femmes savent lutter par et pour elles-mêmes. Ce qu’il faut c’est prendre leur parole et leurs revendications au sérieux, les soutenir et créer les conditions de possibilités de leur reconnaissance et de leur valorisation dans la société.