L’accostage en France du bateau humanitaire Ocean Viking a été perçu par certains comme l’archétype d’une invasion étrangère, une sorte d’appel d’air qui aspirerait des milliers d’autres migrants. Il aussi provoqué une crise diplomatique entre la France et l’Italie qui a refusé d’accueillir sur son sol la grande majorité de ces migrants. Signe des temps, plusieurs gouvernements européens — dont celui de la France — révisent leur politique migratoire dans le sens d’une plus grande restriction des entrées sur leur territoire. La Suède, l’Italie, le Royaume-Uni ou la Hongrie de Viktor Orban ne sont que quelques-uns des pays qui prennent des mesures de plus en plus restrictives pour interdire l’accès à leur territoire.
Ces politiques et les opinions politiques qui les sous-tendent sont sans effet sur le développement des mouvements illégaux de population. La nouvelle directrice de Frontex, Aija Kalnaja vient de rappeler que 130 000 franchissements illégaux avaient été constatés en 2022 le long de la route des Balkans, ainsi que sur les frontières turques, hongroises, serbes et bulgares, soit une augmentation de plus de 200 % par rapport à l’année précédente. La route des Balkans totalise la moitié des entrées clandestines dans l’Union européenne (UE) en 2022, l’autre moitié étant passée par la Méditerranée. Les nations les plus représentées sont la Syrie, l’Afghanistan et la Turquie. Le fait que la Serbie ou l’Albanie — qui ne sont pas dans Schengen — n’exigent pas de visa pour certains pays explique que des ressortissants turcs, tunisiens, indiens, cubains ou burundais ont emprunté cette voie d’accès vers des pays Schengen ou vers la Grande-Bretagne.
Outre que les politiques mises en œuvre pour freiner les flux d’immigration ont largement échoué, le nombre de morts sur les routes d’immigration est en augmentation constante. (...)
Le cas des exilés ukrainiens est distinct de celui des autres migrants. Pour des raisons géographiques, historiques et humaines, leur accueil en Europe a été facilité par l’UE et ses États membres. (...)
Catherine Wihtol de Wenden : Pour l’Europe, cette fermeture s’explique en grande partie par la survivance d’une idée qui remonte à la fin de la crise pétrolière de 1973. Cette année avait vu l’apparition d’une crise économique face à laquelle on pensait qu’il fallait fermer l’immigration de travail. Une grande partie de la crise de l’accueil et de l’asile d’aujourd’hui est liée à ça. Aujourd’hui on voit bien qu’il existe une pénurie de main-d’œuvre aussi bien qualifiée que moins qualifiée, que la toute récente pandémie a pourtant mise en valeur. Mais on n’a pas calé sur l’idée que le dogme c’était la fermeture des frontières à l’immigration de travail salarié. Il y a eu quelques exceptions comme l’Allemagne qui a rouvert son marché du travail. En France, on parle bien aujourd’hui d’immigration de travail, mais en fait on va se contenter de régulariser les sans-papiers. On ne fera pas un appel à l’immigration dont on a besoin. Le patronat est muet sur ces points alors que dans les années 1960/1970 il représentait un acteur très important de la définition de la politique migratoire en faisant régulièrement état auprès des pouvoirs publics de ses besoins de main-d’œuvre. Aujourd’hui, en dépit des besoins évidents de main-d’œuvre, on n’entend pas le patronat, du moins publiquement. (...)
Il faut se souvenir qu’en 2015 on parlait de la nécessité de fermer les frontières pour éviter l’entrée de terroristes sur le territoire français parce qu’ils pourraient se mêler aux flux de migrants. Dans la réalité, seuls trois terroristes ont profité des déplacements de 1,2 million de réfugiés pour entrer en Europe.
C. F. J.— Comment les Français et les Européens appréhendent-ils l’immigration ?
C. W. W.— Le populisme se développe et se banalise en France comme dans beaucoup de pays européens. Un parti mussolinien est revenu au pouvoir en Italie. Quant à la Hongrie, elle cherche à refaire et à réécrire l’histoire de ses pays hongrois. Ses recherches dans un imaginaire de racines pures alors que le pays a été multiculturellement riche compte tenu des migrations qu’il a connues sont à cet égard tout à fait étonnantes. En France aussi circule l’idée qu’il existerait de « vrais Français », des « Français de souche » et d’autres qui le seraient moins ou pas du tout, alors qu’un Français sur quatre a un parent ou un grand-parent étranger. Ces vieilles lunes qui remontent aux périodes qui ont précédé la première guerre mondiale et qui ont perduré au-delà se sont répandues dans plusieurs pays d’Europe, chacun selon son histoire.
C. F. J.— « Péril jaune » ou « plombier polonais », c’est blanc bonnet et bonnet blanc ?
C. W. W.— Exactement. On peut citer aussi « le péril rouge » ou le « péril vert » avec le « choc des civilisations » de Samuel Huntington. Ces thèmes sont récurrents. J’en ai parlé dans l’un de mes livres, Figures de l’Autre (éditions du CNRS, 2022.]]. (...)
C. F. J.— On voit bien que l’islam est en ligne de mire, mais lors des migrations espagnoles et portugaises de la moitié du XXe siècle, les réactions de rejet étaient les mêmes ; pourtant il s’agissait de catholiques ?
C. W. W.— Oui. Ce fantasme de l’invasion n’est pas neuf. Ce qu’ajoute le « grand remplacement » c’est qu’il existerait un processus de substitution des populations française et européennes par une population non européenne, essentiellement africaine et maghrébine. Ce fantasme n’a pas lieu d’être lorsqu’on considère le nombre d’entrées en France par rapport à notre population. Hervé Le Bras, démographe, a démonté ce slogan par les chiffres les plus précis prouvant que les Français ne sont pas en voie de disparition.
Mais cette idée reste ancrée dans la genèse de l’extrême droite. (...)
C. F. J.— On voit bien que l’islam est en ligne de mire, mais lors des migrations espagnoles et portugaises de la moitié du XXe siècle, les réactions de rejet étaient les mêmes ; pourtant il s’agissait de catholiques ?
C. W. W.— Oui. Ce fantasme de l’invasion n’est pas neuf. Ce qu’ajoute le « grand remplacement » c’est qu’il existerait un processus de substitution des populations française et européennes par une population non européenne, essentiellement africaine et maghrébine. Ce fantasme n’a pas lieu d’être lorsqu’on considère le nombre d’entrées en France par rapport à notre population. Hervé Le Bras, démographe, a démonté ce slogan par les chiffres les plus précis prouvant que les Français ne sont pas en voie de disparition.
Mais cette idée reste ancrée dans la genèse de l’extrême droite.(...)
C. F. J.— Est-ce que ce nationalisme de repli pourrait s’estomper ?
C. W. W.— Il faut l’espérer. La situation économique a son rôle à jouer. On voit bien que ce sont les zones de fort déclassement économique et social qui sont les plus réticentes à accepter la présence de migrants. Il faut se souvenir que le Brexit s’est fait sur le rejet du Polonais dans la mesure où le pays avait décidé il y a une vingtaine d’années d’accueillir des travailleurs européens tout en négligeant ses jeunes pauvres de Liverpool, de Manchester et d’autres grandes villes. Un ressentiment très fort est apparu dans ces populations délaissées qui n’étaient pas embauchées ou qui ne voulaient pas s’engager dans certains métiers. Ces « Polonais » apparaissaient comme des concurrents directs sur le marché du travail. En fait, ils étaient surtout des boucs-émissaires face à une situation sociale et économique mauvaise.
On n’arrêtera pas les migrations(...)
C. F. J.— Aujourd’hui une réflexion se développe sur Frontex
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; beaucoup considèrent qu’elle échoue dans sa mission de contrôler les frontières extérieures de l’Europe.
C. W. W.— C’est exact. Frontex est présentée comme une sorte de bouclier dont on renforce régulièrement les capacités défensives. Cette agence européenne est d’ailleurs de plus en plus militarisée. À chaque crise, ses budgets sont augmentés. Mais si son budget a été multiplié par 17 depuis sa création en 2004, sa mission dissuasive n’a pas servi à grand-chose. Sans compter qu’on confie à d’autres la gestion de nos frontières extérieures, comme à la Turquie ou à la Libye.(...)
Faire la guerre aux migrants est l’affichage de ces politiques européennes. Elles ont échoué. Les autres instruments comme la politique de retour fonctionnent peu. Les retours volontaires sont plus nombreux que les retours assistés par les pouvoirs publics. Les politiques de reconduction effectives réalisées, dont on parle beaucoup aujourd’hui, tournent autour de 6,7 %. Les autres politiques comme le développement — qui n’est pas nouveau — n’ont aucun impact sur les migrations, peut-être même les favorisent-elles en facilitant la connexion des pays bénéficiaires et des pays d’accueil par des partenariats, des réseaux transnationaux, etc. Tous ces instruments ont échoué depuis 30 ans, et pourtant ils sont toujours présents dans les accords passés par Bruxelles. L’évidence oblige à dire qu’on n’arrêtera pas l’immigration. Ce qu’il convient de faire c’est que les parcours de migration soient plus sécurisés, que certains migrants ne soient pas contraints de traverser le Sahara, ni la Libye ni la Méditerranée.(...)
« Être méchant avec les méchants et gentil avec les gentils »
C. F. J.— À un moment où est en discussion un nouveau texte sur l’immigration, le ministre de l’intérieur a déclaré qu’il fallait « être gentil avec les gentils et méchant avec les méchants ». Que signifie cette formule ?
C. W. W.— On aime beaucoup faire des classifications. À l’époque de la crise syrienne, on faisait déjà une distinction entre les bons réfugiés — les Syriens qui quittaient un pays en guerre — et les mauvais migrants, tricheurs — les Africains. C’était presque une classification ethnique qu’on retrouvait dans les chiffres, les Africains ayant 10 % de chances d’obtenir un statut de réfugié en France alors qu’à l’époque 55/60 % de Syriens se voyaient accorder ce statut. Aujourd’hui la distinction se fait entre « gentils » et « méchants ». Par « gentils », il faut entendre ceux qui ont supporté pendant des années d’être en situation irrégulière, sous-payés, vivant dans la crainte d’être repérés et reconduits à la frontière, et qui peuvent être régularisés, notamment parce qu’ils sont en France depuis longtemps. Les « méchants » sont ceux qui sont supposés être des tricheurs qui demandent l’asile non pas parce qu’ils viendraient de pays en guerre, mais parce qu’ils ne peuvent pas entrer sur le marché du travail.(...)
En fait, on va provoquer une multiplication des sans-papiers et augmenter leur précarité.(...)
On a l’impression d’une politique faite pour suivre les sondages ou les évolutions des partis d’extrême droite. Ceci ne peut conduire qu’à un échec. Il ne faut pas oublier que la politique européenne a sa part de responsabilité dans la mort en Europe de 29 000 migrants depuis 2014 dont 25 000 pour la seule Méditerranée. L’année 2022 n’est pas terminée et on dénombre déjà 2 700 morts, peut-être 3 000 d’ici la fin de l’année (Source : Migrants et réfugiés/ONU/).(...)
Les politiques ne sont pas claires. Elles dépendent du rapport de force entre par exemple les associations et les préfectures. L’ambiguïté existe aussi dans l’attitude des autorités face à ces questions. On arrête par exemple les illégaux à la frontière entre l’Italie et la France, puis on les laisse partir, sachant qu’ils chercheront à revenir en France. La solidarité avec les migrants par une aide directe ou indirecte constitue un délit punissable, mais en 2018 le Conseil constitutionnel a considéré la fraternité comme un principe à valeur constitutionnelle. On a donc la liberté d’aider quelqu’un dans un but humanitaire sans avoir à se préoccuper de la régularité de son séjour en France. Mais les ambiguïtés demeurent.(...)