C’est un des nombreux aspects du contrôle patriarcal sur le ventre des femmes : leur assignation au travail invisible et gratuit de la reproduction. Résistant à une pression sociale persistante, certaines disent non. Témoignages.
Passé la trentaine, on n’y échappe pas : « Et toi tu veux des enfants ? » Sempiternelle question dont le sous-entendu implicite – « Quand est-ce que tu t’y mets ? » – ne laisse pas vraiment la possibilité de répondre par la négative. En 2019 en France, la maternité demeure un passage obligé, et seule une extrême minorité de la population hexagonale déclare ne pas avoir d’enfant par choix (...)
Comment démêler ce qui nous appartient pleinement dans un éventuel désir de maternité et ce qui relève des injonctions de la société [2] ? Afin de questionner le fameux instinct maternel, la soi-disant évidence de devenir mère, la réduction essentialisante de la femme à son appareil reproductif, la prétendue horloge biologique... j’ai interviewé des femmes de mon entourage assumant et revendiquant leur statut de nullipare [3]. De quoi contrer la doxa selon laquelle « une femme sans enfant est avant tout égoïste, a forcément raté sa vie et doit être complètement frustrée ». Comme si elle ne pouvait pas s’épanouir par ailleurs, et juste pour elle-même...
La liberté de l’imprévu
D’aussi loin qu’elles se souviennent, certaines ont toujours eu le désir de ne pas en avoir. Pour d’autres, les enjeux ont évolué avec le temps. Mais comme la plupart vivent des histoires de couple plutôt longues et stables, l’hypothèse selon laquelle ce ne serait juste pas « le bon partenaire » se révèle peu probable ; la peur de s’engager avec son compagnon sur la durée non plus. Quant à celles qui sont célibataires, peut-être subjectivent-elles plus la situation comme un état de fait, dont elles ne maîtrisent pas toujours les paramètres.
Alors pourquoi ne pas faire d’enfant ? La priorité donnée à la liberté, le refus du compromis et l’allergie aux contraintes sont les raisons invoquées le plus souvent. Émerge aussi ce qu’on pourrait nommer une « revendication de la précarité », où instabilité rime avec mobilité émancipatrice. (...)
Leurs réticences vis-à-vis du huis clos fusionnel de la cellule familiale nucléaire étant nombreuses, elles sont plusieurs à évoquer d’autres alternatives plus collectives : l’habitat partagé, la colocation ou, avec un demi-sourire, le fantasme de la garde alternée – cette idée d’élever « un enfant à quatre ».
La notion de « famille choisie » fait son chemin, et certaines pensent à des réseaux de solidarités pour leurs vieux jours. Inspirées par le modèle des Babayagas de Montreuil, elles imaginent une maison de retraite libertaire et alternative. De toute façon, comme le dit très justement Lucia : « Tu ne vas pas faire des gosses pour qu’ils te torchent le cul à 80 ans. » La question des possibles regrets ultérieurs ? Idem : « Faire quelque chose dont tu n’as pas envie maintenant afin d’anticiper d’éventuels regrets plus tard... ça paraît absurde, non ? » (...)
En écoutant ces femmes, on perçoit assez vite le poids de la norme procréative. Rosa s’en énerve : « Si vraiment, pour devenir une femme accomplie, il faut avoir des enfants, alors qu’est-ce qu’on fait de celles qui ne peuvent pas en avoir ? T’es quoi si t’es pas une femme ? » L’entourage proche met souvent la pression, même de manière diffuse et ténue. (...)
Quoi qu’elles fassent, leurs faits et gestes seront toujours perçus à travers le prisme de leur non-maternité, comme une « compensation ». Ou bien l’on considère que l’absence d’enfant est la preuve de leur « incapacité » à assumer la double journée [4]. Cela étant, si l’idée qu’une artiste crée par nécessité et non par besoin de « combler un manque » est communément partagée, il est aussi évident que le faible pourcentage de femmes artistes, écrivaines ou scientifiques est une conséquence directe, entre autres, de l’aspect chronophage de la maternité. Dans son essai Sorcières [5], Mona Chollet illustre bien les inégalités de l’assignation genrée, notamment en termes de charge mentale et domestique.
Une charge éducative mal répartie (...)
Les travaux de Françoise Héritier, Christine Delphy et Silvia Federici l’ont clairement démontré : la domination masculine repose en grande partie sur le contrôle des capacités reproductrices des femmes. Si l’on désirait vraiment l’égalité entre les deux sexes, on ferait en sorte que la prise en charge de la maternité n’incombe plus exclusivement aux femmes.