Vingt ans de prison ont été récemment requis à l’encontre de l’homme pakistanais qui, en 2005, avait tenté de brûler vive son ex-petite amie, Shérazade, qui refusait de l’épouser. On pourrait, en tant que féministes, s’en réjouir... Le traitement de cette affaire nous apparaît malheureusement comme une source supplémentaire de désespoir. Non seulement les violences faites aux femmes sont un phénomène massif [1], non seulement aucune politique publique digne de ce nom n’existe en France, mais les seuls cas perçus comme assez légitimes pour attirer l’attention des médias et de la classe politique sont systématiquement ceux qui mettent en cause immigrés, jeunes de banlieue, musulmans et/ou arabes.
Comme si la violence faite aux femmes n’était pas un phénomène répandu dans toute la société française, de la classe politique à la classe ouvrière, des textes de chanson aux comptoirs des cafés. En 1976, Johnny Hallyday, notre chanteur 100% national, ne chantait-il pas :
« Je l’aimais tant que pour la garder je l’ai tuée » ?
Ni Putes Ni Soumises a ainsi fait de Shérazade sa « vice-présidente » d’honneur. Avec une femme sur vingt victime en 1999 de violence physique (des coups à la tentative de meurtre), les candidates à ce statut sont légion : pourquoi donc les conditions requises pour être défendue par NPNS sont-elles indissociablement liées à la couleur de la peau ? Pourquoi les banderoles des (rares) manifestations qu’elle organise affichent-elles toujours des prénoms arabes : Ghofrane, Shérazade et Sohane ? Où sont les Monique, les Catherine, les Françoise, tout aussi mortes ?
La réponse est simple : le sexisme sévit « là-bas », en banlieue, pas « ici », dans la République française. Et pour que ce soit plus clair encore, la présidente de NPNS a déclaré que Shérazade était le « symbole aujourd’hui des violences faites aux femmes ».
Il faut le dire avec force aujourd’hui : ce discours est non seulement raciste mais aussi anti-féministe. Raciste car il fait des arabes et/ou des musulmans des individus naturellement programmés au sexisme. Sexiste car il vient alimenter l’idée, à la base de la pensée anti-féministe, que « la violence sexiste ne peut être qu’accidentelle chez nous parce que le patriarcat est localisé ailleurs » [2] . Ailleurs, et c’est là qu’un stade est franchi avec l’affaire Shérazade... Le patriarcat ne survit pas seulement dans nos banlieues, nous dit-on. Pour être sûr que l’on comprenne bien que le patriarcat des banlieues n’a rien à voir avec le « nôtre », le procureur a renvoyé le geste de cet homme aux « crimes d’honneur » commis au Pakistan, le pays des terroristes, bien sûr, CQFD... (...)
Mais à la tradition française des violences sexistes s’ajoute une autre : la disculpation voire l’héroïsation de leurs auteurs. Rappelons-nous Bertrand Cantat, pour qui, après qu’il a tué sa compagne Marie Trintignant, à coups de poings (19), puis l’a laissé agoniser pendant 6 heures, tant de larmes ont été versées ; tant de compassion déversée pour sa « vie perdue », au point que certains le considéraient comme également victime de ce « malheureux incident » (entendu à la télévision le 19 février 2009) que la morte.
Il ne s’agit pas ici de minimiser la violence exercée sur Shérazade ; mais comparons seulement :
– les vingt ans de prison requises contre l’homme qui a agressé et atrocement blessé Shérazade (sans néanmoins la tuer).
– les 4 ans (et non les 8 auxquels il fut condamné) passés en prison par Bertrand Cantat pour un meurtre qui serait en fait, selon les juges lithuaniens, un assassinat. (...)
Une autre comparaison instructive reste, à notre sens, celle qui met en parallèle le traitement de deux affaires : l’agresseur de Shérazade et le député UMP de Moselle Jean-Marie Demange qui, en novembre dernier, s’est suicidé après avoir tué sa maîtresse. La dénonciation consensuelle du premier n’a eu d’égale que les commentaires désolés sur le deuxième, décrit comme un homme épuisé et à bout (...)
Et c’est ainsi qu’une minute de silence a pu être observée à l’Assemblée en l’honneur d’un meurtrier devenu héros national. Sa maîtresse assassinée allait, elle, rejoindre les statistiques anonymes et invisibles de la violence sexiste chez nos bons Français.