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France Inter
Industrialisation, sécheresse, souffrance au travail : la forêt française en crise
Une enquête de Benoît Collombat, cellule investigation de Radio France
Article mis en ligne le 12 octobre 2019

Où va la forêt française ? Dans le sillage d’une réforme de l’Office national des forêts, ses salariés sont en souffrance tandis qu’une perte de biodiversité affecte le patrimoine forestier. Enquête sur les racines du mal.

Partie 1 - Malaise social à l’ONF

"Nous on cultive la forêt. On ne vend pas des machines à laver !" Daniel Pons est entré à l’ONF il y a 42 ans. C’est dans les années 2000 que ce forestier installé dans les Pyrénées-Orientales commence à s’intéresser de près aux souffrances psychosociales à l’ONF. "C’est à partir de ce moment-là que l’organisation de l’Office bascule, explique Daniel Pons. On passe du temps long du forestier au temps court du marché."
"Une forêt de merde"

"Après la tempête de 1999, les agents étaient complètement assommés, raconte le président du syndicat SNUPFEN-Solidaires, Philippe Berger. La direction a profité de ce moment de traumatisme pour lancer sa réforme."

Une réorganisation du travail doublée d’une baisse des effectifs qui va avoir des conséquences délétères en interne. "C’est l’époque où les institutions publiques sont bouleversées par la doctrine du New Public Management, décrypte, Antoine Duarte, docteur en psychologie et spécialiste de la santé au travail. Il faut appliquer les méthodes du privé aux services publics pour améliorer la performance et la rentabilité. On va gérer l’État comme une entreprise." .)

"Dans les années 90, on entre dans le monde industriel, le commerce mondialisé, un monde de "requins" où il faut faire sa place pour survivre, témoigne le secrétaire général du syndicat EFA-CGC, Gilles Van Peteghem. Ce n’est pas dans les gênes du forestier.

Au début des années 2000, plusieurs suicides vont profondément affecter l’ONF. (...)

Selon les syndicats de l’ONF, la direction de Christian Dubreuil (à la tête de l’ONF entre juillet 2015 et janvier 2019) contribue à tendre encore plus la situation en interne. Dans un document, ses méthodes sont qualifiées de "destructrices" par les syndicats.

Le 28 juillet 2017, le représentant du syndicat EFA-CGC transmet un "Mémento confidentiel à l’attention personnelle" du ministre de l’agriculture, Stéphane Travert, dressant la liste de tous les faits reprochés par les syndicats au directeur général de l’ONF. Il restera sans réponse. (...)

Contacté, Christian Dubreuil a décliné notre demande d’interview. (...)

"Je vois beaucoup d’analogies entre ce qui se passe à l’ONF et la situation à La Poste, dans les hôpitaux ou encore à France Télécom", confie le psychiatre spécialiste de la souffrance au travail Christophe Dejours (récemment cité comme témoin au procès de France Télécom et de son PDG Didier Lombard), qui a longuement travaillé sur le sujet. Il s’agit de la volonté d’instaurer une méthode de domination qui passe par une certaine méthode d’organisation du travail. Et pour ça, il faut des managers zélés. Dans les forêts, c’est la même chose !"

Une problématique qui semble toujours d’actualité. Le 10 avril 2019, un courrier d’un médecin du travail révélé par La Lettre A lance l’alerte sur "les situations de souffrance majeure au travail", du personnel, au siège même de l’ONF. "L’ensemble de ce contexte appelle, à mon sens, une prise de conscience de la Direction générale sur les graves dangers humains, professionnels et juridiques, voire judiciaire, qui résultent de cette situation", écrit le médecin du travail dans ce courrier que nous avons pu consulter.

La direction actuelle de l’ONF affirme prendre le sujet au sérieux, sans "déni". "Nous faisons preuve d’une transparence totale, explique le directeur général par intérim, Jean-Marie Aurand. Nous avons doublé le nombre de responsables santé – sécurité et d’assistantes sociales. Quant au dernier suicide répertorié comme professionnel, un suicide de trop, il remonte à 2015." Concernant l’alerte récente du médecin du travail sur le siège de l’ONF, "des mesures correctives ont immédiatement été prises" assure Jean-Marie Aurand.

Cette alerte "suggère que toute l’organisation de l’ONF est gangrénée par le New Public Management et ses effets délétères sur la santé mentale", commente Christophe Dejours, lui-même ancien médecin du travail. (...)

Partie 2 ─ La course à l’argent

La crise n’est pas seulement sociale, elle est aussi financière. L’Office se retrouve régulièrement en déficit.

Le modèle économique traditionnel de l’ONF, basé sur la vente de bois, ne fonctionne plus. Sur 25 % de la surface forestière française, l’ONF produit 40 % du volume de bois vendu. "On ne peut pas aller au-delà", constate le représentant du syndicat EFA-CGC, Gilles Van Peteghem. (...)

Dans une note de la direction générale du Trésor, datée du 23 décembre 2010, il était déjà proposé de "revoir le modèle économique de l’ONF". "À moyen terme, il pourrait être utile d’étudier la possibilité de déléguer la gestion des forêts communales sous forme de concessions à des prestataires privés", écrit le Trésor, faisant craindre aux syndicats un risque de "privatisation" de l’établissement. (...)

Dès la fin des années 90, l’ONF a commencé à réfléchir à d’autres solutions de financement. "C’était un peu l’esprit start-up, se souvient l’ancienne directrice adjointe de l’ONF Geneviève Rey. Pour générer du chiffre d’affaires, on a commencé à dire : il faut faire des travaux hors forêt pour des communes, voire pour des entreprises privées. Ce qui s’est développé aussi c’est l’action internationale sous l’angle commercial. Le cœur de métier de l’ONF apparaissait un peu ringard."

L’ONF développe donc ses activités commerciales. En 2014, un rapport de la Cour des comptes épingle le nombre de ses filiales "qui ne sont pas au cœur du métier de l’ONF" et "qui mobilisent du capital dont l’activité ne rapporte rien à l’ONF".
"Vous allez finir avec des Qataris !"

En 2012, la situation financière de l’ONF est à ce point, inquiétante que la direction envisage même de faire appel à des fonds de pension européens pour éviter de nouveaux emprunts bancaires. (...)

Plusieurs banques consultées par l’ONF (Palatine / Natixis, HSBC, Crédit Agricole d’Ile-de-France) proposent à l’Office de recourir au placement privé européen "pour un montant de 250 millions d’euros". L’ONF émettrait des titres de créance auprès de compagnies d’assurances ou de caisses de retraite pour se financer. (...)

Mais le 4 octobre 2012, la direction des affaires juridiques du ministère de l’Économie et des finances met son véto à l’opération. "La réalisation d’un placement privé par l’ONF supposerait une autorisation législative", autrement dit un changement du statut de l’établissement pour aller sur ces marchés, dit le document.

L’opération est donc abandonnée, comme le montre un procès-verbal du conseil d’administration de l’ONF du 24 septembre 2012. (...)

Pour trouver des financements, l’ONF multiplie également les partenariats avec des entreprises privées. L’Office affiche une quarantaine de "mécènes" comme le lait Guigoz, la banque HSBC ou l’assureur AXA.

Dernier exemple en date : le pétrolier Total qui se présente comme le premier mécène de l’ONF, à travers sa Fondation. "Il y a quelques années, la Fondation Total était orientée vers les océans parce que l’entreprise était sous le feu des projecteurs à cause des forages offshores, explique Sylvain Angerand de l’association Canopée. Aujourd’hui, Total finance des actions pour planter des arbres, pour faire oublier l’immense bioraffinerie de pétrole qu’ils veulent reconvertir en raffinerie à base d’huile de palme, à la Mède, près de Marseille."

C’est du greenwashing. Et qui est tombé dans le panneau ? L’ONF. - Sylvain Angerand (...)

Contacté, Total n’a pas répondu à notre demande d’interview. (...)

"La durée de vie des arbres est devenue plus faible que celle des humains, ajoute Sylvain Angerand de l’association Canopée, alors qu’avant, face à une jeune pousse, un forestier savait qu’il ne verrait pas l’arbre coupé de son vivant. Aujourd’hui, on peut parler d’industrialisation de la forêt." (...)

"En forêt, pour faire un chêne il faut 200 ans, pour produire un Douglas, la Caisse des dépôts va mettre 35 ans, estime un agent forestier en Haute-Marne. C’est là où il y aura les plus gros rendements en scierie, c’est là où ils sont vendus le plus cher. C’est un peu comme dans l’agriculture : quand vous avez récolté votre blé ou votre maïs, vous replantez derrière, zéro perte de temps."

Contactée, la Société forestière dément catégoriquement cette présentation. (...)

"On coupe le Douglas à 40 ans, alors qu’il est encore en pleine croissance, uniquement parce qu’il correspond aux critères de l’industrie, assure, lui aussi, Rémy Gautier, forestier indépendant dans le Limousin. Ce n’est pas l’arbre lui-même qui est à diaboliser mais la façon dont on le travaille qui est problématique."

"C’est le consommateur qui guide le type de bois que nous avons dans nos forêts, répond le délégué général de la Fédération nationale du bois, Nicolas Douzain-Didier. Nous sommes soumis à une concurrence mondiale et donc on a besoin d’être compétitif."

Avec plus de six milliards d’euros de déficit, le bois constitue le deuxième poste du déficit commercial français après les hydrocarbures. (...)

"L’impact de ce type de gestion est préoccupant pour la biodiversité et pour les sols, estime Frédéric Beaucher dont le groupement forestier Le chat sauvage, dans le Morvan, gère des forêts "dans une perspective de sylviculture raisonnée", tout comme le Groupement forestier pour la sauvegarde des feuillus du Morvan. En intervenant avec des engins très lourds, on va brasser les sols, oxyder la matière organique à l’intérieur, et amoindrir le stockage du carbone. On appauvrit le sol et on l’épuise." (...)

Contacté, la filiale d’AXA qui gère les actifs forestiers explique que "le profil des forêts détenues par AXA est parfaitement le reflet de la forêt française, à savoir 2/3 de feuillus, 1/3 de résineux". "Le Douglas représente 6 % des surfaces gérées au sein de notre patrimoine", précise la filiale d’AXA IM real Assets. Elle assure que "les forêts sont gérées dans une perspective de très long terme", avec une écocertification annuelle "attestant du caractère durable de la gestion pratiquée". Concernant les coupes rases, la société indique qu’"elles sont parfois nécessaires d’un point de vue sanitaire", ou bien "la conséquence du reboisement de la France entrepris par l’État français, au lendemain de la seconde guerre mondiale". (...)

40 % des espèces d’arbres en Europe menacées d’extinction

Avec le réchauffement climatique et les attaques d’insectes, les monocultures sont particulièrement touchées. (...)

"Le scénario noir" qui inquiète la filière

Face à l’inquiétude autour du réchauffement climatique, et la multiplication de livres ou de documentaires mettant l’accent sur l’enjeu écologique que représente la forêt, la filière bois se retrouve désormais sur la défensive.

En 2017, elle a investi 10 millions d’euros sur trois dans une campagne de publicité intitulée : "Pour moi, c’est le bois". On y voit notamment un bucheron avec sa tronçonneuse dire : "Grâce à moi, (la forêt) respirera mieux..." (...)

"En ce moment, la filière bois a peur de ce qu’elle appelle elle-même le bien-être végétal, explique le journaliste à Reporterre, Gaspard d’Allens. Alors, elle investit dans des budgets de communication."

Une note de l’agence Comfluence envoyée à la filière bois en février 2019 estime que "dans les prochaines années, toutes les conditions seront réunies pour que la filière Forêt-Bois subisse des attaques similaires à celles que la filière viande doit affronter depuis quelques années de la part de mouvement tel que L 214". L’agence de communication imagine même un "scénario noir" pour la filière dans lequel "la forêt sacralisée s’est imposée" avec de vastes espaces forestiers qui ne [seraient] plus considérés comme des zones de production, mais comme des lieux ouverts, à préserver et à entretenir, sans les bouleverser". (...)

Ce scénario noir c’est en fait le scénario rêvé de bon nombre d’écologistes qui ne sont pas farfelus mais appellent simplement à une autre gestion forestière - Gaspard d’Allens