Les lauréats des Nobel reçoivent ce dimanche 10 septembre 2017 leurs récompenses. Parmi eux, zéro femme. Et pourtant... Prix Nobel de chimie 2017, le Suisse Jacques Dubochet confie qu’il doit aussi sa réussite aux conseils d’une pionnière, Janine Séchaud, récemment disparue, rappelle la professeure de biochimie Sandra Citi.
Janine Séchaud faisait partie de l’équipe de pionniers de la biologie moléculaire à Genève. Elle est décédée le 7 juillet 2017, fauchée par une voiture sur un passage piéton, près du Jardin anglais.
Ce fut une grande chance d’apprendre le métier avec Janine et le groupe du laboratoire de Genève ; ce fut surtout un bonheur durable.
Jacques Dubochet, prix Nobel de Chimie 2017
Sans faire de bruit, Janine Séchaud a contribué à former de nombreux professeurs et professeures suisses, parmi lesquels le Prix Nobel 2017 de chimie, Jacques Dubochet, qui s’en souvient ainsi : (...)
L’édition 2017 des prix Nobel : zéro femme
Les statistiques Nobel sont têtues. Malgré un récent rééquilibrage, et la féminisation du Comité Nobel, aucune femme depuis deux ans n’a reçu de prix lors des fastueuses cérémonies du 10 décembre. Chaque année à cette date, les récompenses scientifiques (médecine, physique, chimie), la littérature et l’économie sont décernées en Suède, la paix en Norvège, deux pays de Cocagne féministes qui s’enorgueillissent de guider les autres sur le chemin de l’égalité. Rien de nouveau : il y avait quatre lauréates entre 1901 et 1920 et il y en a eu 19 entre 2001 et 2017. Les femmes nobélisées (48 durant plus d’un siècle) ne représentent au terme de la saison 2017 que 5% des 923 lauréats des deux sexes.
Vous avez remarqué, c’est vrai, que nous sommes tous des hommes blancs, nous sommes aussi tous de vieux hommes blancs
Richard Thaler, Nobel d’économie 2017 (...)
Partie sans faire de bruit
Janine Séchaud n’a pas fait de bruit, mais elle aurait pu. Elle avait obtenu un doctorat en physique dans les années 1950, une époque où le destin des femmes était, sauf exception, impitoyablement univoque (Kinder-Kuche-Kirche), et pendant ses recherches en tant que post-doc aux Etats-Unis, elle avait publié un gros article, qui résolvait une énigme de la biologie moléculaire des virus.
Mais non, elle n’a pas voulu faire de bruit, elle n’était pas ambitieuse. Pendant que ses pairs masculins rentraient de leur postdoc sur des tapis rouges qui les lançaient vers une carrière académique fulgurante, elle est rentrée gentiment dans les rangs, « à sa place » et a passé le reste de sa carrière à faire, et de manière excellente et appréciée, de l’enseignement, en arrière-plan (travaux pratiques). Chose que par ailleurs elle détestait, selon une lettre qu’elle avait écrite à son chef : probablement le prix à payer pour rester près du monde de la recherche, sa grande passion.
Ne pas oublier Janine Séchaud
Pourquoi est-il nécessaire de ne pas oublier l’histoire de Janine ? D’abord, parce que, comme le souligne Jacques Dubochet, grand socialiste, les prix aux individus sont ambigus, car ils offusquent l’importance de l’équipe, et la contribution de personnes comme Janine, Nadar, et plein d’autres, aux découvertes et à la formation de générations de scientifiques.
Deuxièmement, parce que l’histoire de Janine montre que le « manque d’ambition professionnelle » des femmes est le fruit de stéréotypes qui précisément les empêchent d’affirmer leurs ambitions. Peut-être le regretteront-elles un jour car un « choix », qui n’en est pas un mais le résultat d’une culture sexiste, les aura empêchées de développer leur potentiel.