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Mediapart/ Chroniques de la haine ordinaire (19/30)
« Je travaillais, j’étais payée, j’avais mon voile. Mais la vie ne pouvait pas être aussi simple... »
#haine #zemmour #extremedroite
Article mis en ligne le 9 janvier 2023
dernière modification le 8 janvier 2023

Début 2022, la photo de N’deye Bodian, vendeuse chez H&M, portant un long voile et un masque, circule sur les réseaux sociaux à la faveur d’une campagne présidentielle marquée par l’islamophobie et les idées d’extrême droite. Ces publications ont changé sa vie.

N’deye Bodian avait 20 ans quand elle a décidé de porter le voile. Elle se souvient que son père l’avait mise en garde. C’était en 2016. « Est-ce que ça ne va pas t’empêcher de trouver un travail ? » La confiance qu’avait alors la jeune femme a chassé l’inquiétude de l’aîné. « Depuis 2018, j’ai travaillé non-stop, j’ai jamais vraiment eu de problème. Mais depuis la candidature de Zemmour, ma vie a complètement changé, j’ai l’impression qu’on m’a mis une cible dans le dos. (...)

N’deye a intégré H&M en tant que vendeuse en intérim il y a quatre ans. Avec son voile. La marque de vêtements suédoise n’impose aucune restriction vestimentaire à ses salarié·es, qui peuvent venir habillé·es comme ils et elles le souhaitent, avec pour seule limite, celle de la loi.

La jeune femme commence par travailler sur les Champs-Élysées, avant de réaliser des missions au Forum des Halles, quatre étages dans le ventre de la capitale, un centre commercial qui charrie des millions de visiteurs et visiteuses. Là-bas, ses collègues ne tarissent pas d’éloges sur elle, sa manière d’être et de travailler. La vendeuse enchaîne les heures de travail, commence tôt, finit tard, avec le sourire. Le groupe de vendeurs et de vendeuses est hétéroclite : « On n’avait pas tous les mêmes convictions mais tout le monde s’entendait très bien. »

Un cliché pris à son insu et qui va changer sa vie (...)

la jeune femme a été prise en photo à son insu, vêtue d’un long voile couvrant non seulement ses cheveux, mais aussi le haut de son corps. Elle porte également un masque. Le 7 février 2022, l’image est partagée sur Twitter par le député européen du Rassemblement national Jean-Lin Lacapelle, qui se demande : « Allons-nous tolérer longtemps cette talibanisation de la France ? » Il dénonce le fait que N’deye porte un voile intégral, et indique le lieu où la photo a été prise.

« Je portais un masque, pas un voile intégral, précise la jeune femme, dont la vie change soudain. Beaucoup de gens sont venus me voir et je suis devenue un petit radar. » À sa caisse, la vendeuse devient attentive au moindre regard appuyé, au moindre téléphone tenu un peu trop à la verticale, au moindre objectif qu’elle aperçoit, à la petite lumière rouge qui signale qu’une vidéo est en cours d’enregistrement. « Quand je voyais quelqu’un me prendre en photo, je m’allongeais par terre, derrière la caisse. » Et puis on l’interpelle sur sa tenue aussi, on s’en plaint à ses supérieurs, bien qu’elle n’ait rien d’illégal. (...)

Anne-Marie, une ex-collègue de N’deye, couvre également ses cheveux mais s’habille à l’occidentale. Elle relate les mêmes types de comportements de la part de certain·es client·es : le fait d’être suivie, de voir des personnes changer de caisse ou se plaindre aux managers. Le pic de ces attitudes aurait eu lieu pendant la présidentielle, d’après elle.

« C’était comme si le magasin était un zoo, qu’on leur avait dit : “Venez prendre en photo les voilées chez H&M” », note Estelle, également vendeuse au Forum des Halles. (...)

Anne-Marie, une ex-collègue de N’deye, couvre également ses cheveux mais s’habille à l’occidentale. Elle relate les mêmes types de comportements de la part de certain·es client·es : le fait d’être suivie, de voir des personnes changer de caisse ou se plaindre aux managers. Le pic de ces attitudes aurait eu lieu pendant la présidentielle, d’après elle.

« C’était comme si le magasin était un zoo, qu’on leur avait dit : “Venez prendre en photo les voilées chez H&M” », note Estelle, également vendeuse au Forum des Halles. (...)

Elle lit ce que les gens disent, constate la violence des propos sous le tweet de l’élu RN : « La haine et le racisme est justifié tant que je verrais ces sale voilees » (sic), « les fantômes noirs nous menacent », « juste la nausée »... La vendeuse s’en étonne : « Je vivais dans le monde des Bisounours, moi, en fait. »

Parmi celles et ceux qui ont partagé la photo de N’deye, Stefano, 32 ans, vit en Île-de-France et arbore une bannière « Reconquête » sur Twitter. « On peut voir en plein Paris des vendeuses voilées comme au Pakistan ! Il faut agir de toute urgence », tweete-t-il à l’attention d’Éric Zemmour. Le trentenaire dit avoir eu un « choc » en voyant la photo, « parce que le voile, c’est l’islam radical », explique-t-il après coup. « Il faut agir vite car la France s’islamise énormément. Entre 2000 et 2022, je ne reconnais plus du tout mon pays ni ma région. » Pour lui, le port de tenues comme celle de N’deye serait un « mouvement de conquête sur la laïcité française ».

Comme je suis noire, des gens se disent que je suis une sauvage et que je vais m’énerver. Je ne veux pas leur donner raison.

En magasin, malgré tout, la vendeuse tient le cap. « Mes employeurs, ça ne les dérange pas, pourquoi ça les dérange, eux ? » Et de lancer : « Hé les copains ! Je ne vous ai pas demandé votre avis. Pourquoi les gens, ils se disent que c’est important de venir me dire ce qu’ils pensent ? Moi je ne vais pas arrêter de travailler pour eux, je suis un soutien de famille, je ne peux pas me permettre de ne pas venir au travail. »

Noire et voilée, N’deye a le souci de l’image qu’elle renvoie et supporte la charge des clichés racistes. Quand on l’interpelle en magasin sur son voile, elle préfère s’éloigner. « Ils se disent que comme je suis noire, je suis une sauvage et que je vais m’énerver. Je ne veux pas leur donner raison et qu’ils me fassent passer pour une méchante, une folle qui n’a pas sa place dans la société. » (...)

N’deye raconte qu’une dame d’un certain âge portant un masque et un chapeau s’approche d’elle et lui lance, sur un ton agressif : « Vous savez que vous n’avez pas le droit d’être habillée comme ça ? » Fidèle à la promesse qu’elle s’est faite de ne pas réagir, la vendeuse s’enfuit. La femme la poursuit et tente d’attraper son long voile pour le lui arracher, sans y parvenir. N’deye, apeurée, se réfugie derrière une collègue.

Anne-Marie se souvient que la dame a poursuivi N’deye en lui disant qu’elle n’avait rien à faire ici jusqu’à ce que la sécurité intervienne. (...)

« Pour moi, c’est Zemmour qui les a tous réveillés, ils se sont vu pousser des ailes, regrette N’deye. Il y a comme un rapport de force qu’il n’y avait pas quand j’ai commencé en 2018. Ils savent qu’ils peuvent nous attaquer et que l’on ne pourra rien dire. Mais ils ne se rendent pas compte, c’est juste une image qu’ils ont de moi... » Et puis dans la tête de la vendeuse, les questions tourbillonnent, comme si trouver une justification à la haine ou à l’intolérance pouvait l’aider, comme si un élément du puzzle lui manquait. « Vous êtes qui pour venir traumatiser des gens dans leur vie ? », répète-t-elle.

Son agression a mis fin au flegme dont elle avait décidé de se parer. « C’est la première fois que quelqu’un m’a approchée d’aussi près pour me faire du mal. J’ai eu une boule à la gorge pendant plusieurs jours, je n’avais plus faim et j’ai fini par arrêter d’aller au travail. Je ne l’ai jamais dit à personne mais je crois que j’ai fait une dépression ou un syndrome post-traumatique. Je ne l’ai jamais dit car je ne voulais pas montrer à mes collègues que j’avais flanché, je ne voulais pas montrer de faiblesse. » (...)

Contacté et informé de l’agression subie par N’deye, Jean-Lin Lacapelle (RN) a fait savoir qu’il ne répondrait pas à Mediapart. Du côté de H&M, le groupe se contente, dans ce genre d’affaires, de rappeler que ses employé·es ont le droit de se vêtir comme ils et elles le souhaitent.

Si ses collègues l’ont entourée, N’deye n’a pas ressenti de soutien particulier de la part de la direction du magasin. L’idée de porter plainte lui a par ailleurs traversé l’esprit, mais un conseil juridique lui a indiqué qu’il y avait peu de chance de voir quiconque condamné. (...)