Ce psychologue canadien auteur d’un best-seller conteste la critique féministe du « patriarcat ». Des dizaines de milliers d’hommes disent qu’il a changé leur vie.
Plusieurs universités américaines ont récemment mis en place des groupes de parole réservés à leurs étudiants hommes dans lesquels ils sont censés apprendre à se débarrasser de leur « masculinité toxique », à réfléchir à leur « privilège d’homme » et s’autoriser à devenir « extrêmement vulnérables ». L’idée est que ces espaces de dialogue peuvent aider les hommes à « désapprendre les normes masculines toxiques ».
Après la fusillade qui a fait dix-sept morts dans un lycée de Parkland en Floride, un éditorial du New York Times déclarait que l’Amérique avait « un problème avec ses garçons ». Comme les meurtriers de ces fusillades récentes étaient tous des hommes, l’auteur de l’article, qui est comédien et écrivain, suggérait qu’il devait y avoir quelque chose de fondamentalement brisé dans la masculinité.(...)
Pour lui, c’est la remise en question radicale de la masculinité qui pose problème.
« Quand le fait d’être doux et inoffensif devient la seule vertu ouvertement acceptable, écrit-il, alors la dureté et la domination peuvent commencer à exercer une fascination inconsciente. Partiellement, ce que cela veut dire pour l’avenir, c’est que si on pousse trop les hommes à se féminiser, ils deviendront de plus en plus intéressés par une idéologie fasciste politique. »
Il explique ensuite que la victoire de Donald Trump peut être comprise comme faisant partie de ce mouvement de réaction.
S’il est faux de dire que seule la « féminisation » des hommes est actuellement valorisée en Amérique du Nord, il est vrai que pour de nombreux hommes blancs, le vote Trump était un vote de ressentiment contre un certain discours antisexiste et antiraciste de la gauche, un discours qui semblait ne plus s’intéresser à leurs problèmes (notamment socio-économiques). C’est en partie à cette frustration que répond Peterson.(...)
Dans les médias, son discours est décrit tantôt comme réactionnaire, fascisant, misogyne, dangereux ou simplement conservateur et traditionnaliste. Pendant ses longs discours, il cite Nietzsche, Carl Jung, la Bible, des contes de fées, des études scientifiques et des anecdotes sur ses patients dans son cabinet de psychologue.
Pour la tournée promotionnelle de son livre, il a fait salle comble dans des salles de concert aux États-Unis, au Canada, en Angleterre et en Australie. Sa chaîne YouTube a 1,2 millions d’abonnés et grâce aux contributions de ses fans via le site Patreon, il gagne environ 50.000 euros par mois et organise des séances payantes via Skype. Il dit avoir reçu des dizaines de milliers de messages d’hommes (et de femmes) qui affirment qu’il a changé leur vie. (...)
Dans son livre de conseils, il explique que les normes et hiérarchies ont été remises en question de façon excessive et se présente comme défenseur de l’ordre et de la discipline. Il enjoint à ses lecteurs de se tenir droit, de ne pas rester dans un état d’adolescence prolongée et de mettre en ordre leur propre vie avant de vouloir changer le monde.(...)
Mais c’est sa critique du « politiquement correct » qui l’a rendu célèbre. Il pense que les universitaires de sciences sociales ont trop poussé l’idée que les différences de genre étaient uniquement des constructions sociales, et il trouve absurde de vouloir qu’hommes et femmes soient également répartis dans tous les secteurs professionnels.(...)
Peterson fait parfois une critique modérée du féminisme et de la déconstruction du genre, mais il a aussi tenu des propos excessifs et sexistes. Dans un entretien avec Vice, il explique que les femmes qui se maquillent au travail et se plaignent d’être harcelées sexuellement sont hypocrites car le maquillage est fait pour séduire. Même si son discours est parfois ambigu, il semble nostalgique d’une répartition plus traditionnelle des rôles entre hommes et femmes.
L’anticommunisme est une de ses obsessions et il associe l’idéologie antiraciste et féministe que l’on retrouve sur les campus nord-américains à un début de « totalitarisme ».(...)
Mais pour comprendre sa popularité, il faut aussi regarder le discours auquel il s’oppose. Plus le camp de ses ennemis tombe dans l’excès, plus son discours semble valable –et certaines féministes américaines lui facilitent la tâche.(...)
Ces derniers mois dans la presse et sur Twitter, le terme « patriarcat blanc » était régulièrement utilisé pour expliquer tous les maux de la société de façon très générale, que ce soit Harvey Weinstein, l’arrestation de sans-papiers par l’administration Trump ou les fusillades de masse.
Ce genre de racourcis est présent un peu partout. (...)
C’est dans ce terreau que fleurit Jordan Peterson, dont le fonds de commerce est de dénoncer la diabolisation excessive du « patriarcat ». Son discours de célébration de la masculinité semble avoir rempli un vide, et malgré ses excès, il s’agit d’une réponse au féminisme étonnamment beaucoup plus mesurée que celles qui pullulent dans les recoins masculinistes d’internet. (...)