Après le TINA (There is no alternative) de l’idéologie néolibérale, on assiste à l’apparition ces dernières années d’un TINA qui couvre une partie encore plus large du spectre politique. Il s’agit d’un TINA qui classe comme réactionnaire toute personne qui émet des doutes quant aux bienfaits du tout numérique, de la robotisation, de l’intelligence artificielle, du transhumanisme. Face à des questionnements ou des arguments qui contredisent le caractère bénéfique et souhaitable de cette dynamique, la réplique habituelle tient à présenter cette fuite en avant technologique comme une évolution naturelle de l’histoire, auquel on ne pourrait s’opposer sous peine d’être classé de dangereux passéiste, contre le « Progrès ».
Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains.
George Orwell
– « Si nous pouvions scanner la matière synaptique d’un certain niveau humain et la stimuler sur un ordinateur il serait donc possible pour nous de migrer de notre enveloppe biologique vers un monde totalement digital (ceci donnerait une certaine preuve philosophique quant à la nature de la conscience et de l’identité personnelle). En s’assurant que nous ayons toujours des copies de remplacement, nous pourrions effectivement jouir d’une durée de vie illimitée. En contrôlant le flot du courant dans une simulation de réseaux neuronaux, nous pourrions créer de nouveaux types d’expérience. Le téléchargement dans ce sens nécessitera probablement une nanotechnologie à sa plaine maturité. »
Nick Bostrom [1]
– « La coexistence entre des gens extrêmement intelligents grâce à la technologie et des gens qui ont des capacités intellectuelles moyennes d’aujourd’hui ne peut pas être harmonieuse. Y-a-til cohabitation harmonieuse entre les chimpanzés et les hommes ? Non, nous les mettons dans les zoos. » [2]
Laurent Alexandre, Arte, 13 février 2017
Après le TINA (There is no alternative) de l’idéologie néolibérale, on assiste à l’apparition ces dernières années d’un TINA qui couvre une partie encore plus large du spectre politique. (...)
Comment se positionnent médias généralistes et courants politiques dits de gauche face à ce phénomène dont l’évocation dans les médias suit une courbe parallèle aux financements, c’est-à-dire exponentielle ?
Vendredi 23 février 2018, la Foire du livre de Bruxelles nous offre le plaisir de venir écouter Laurent Alexandre. 13h Grand place du Livre, la salle est comble. L’intitulé de la rencontre organisée par la Foire du Livre de Bruxelles et La Libre Belgique : « Faut-il avoir peur de l’Intelligence Artificielle ? »
Chirurgien et neurobiologiste, Laurent Alexandre se penche sur les mutations considérables que l’IA risque de provoquer dans nos modes de vie et dans notre conception de l’éducation. Tout au long de l’exposé, très peu de nuances ou d’arguments construits, la réponse au titre de la rencontre est non bien entendu.
L’animateur Pierre-François Lovens lui tend le micro et le laisse énoncer des énormités l’une après l’autre. A la fin de son exposé, alors que nous lui posons quelques questions impertinentes, il nous répond avec orgueil des poncifs ultralibéraux démontrant son idéologie hors-sol. Notamment sur l’impossibilité physique de généraliser la robotisation (demandeuse de quantités énormes de ressources et de métaux, promis à la raréfaction et donc un enchérissement), il répondait « pas de problème on ira les chercher sur Mars » !
Pourquoi s’attarder sur Laurent Alexandre ? Cet ambassadeur du transhumanisme réel est un invité régulier des médias dominants. Il y a quelques années son discours sur les plateaux télé consistait à affirmer haut et fort « l’homme qui vivra 1000 ans est déjà né ». Ayant sûrement remarqué qu’il passait pour un rigolo, même si les médias qui l’invitent le présentent uniquement sous son angle le plus sérieux, médecin urologue alors qu’on pourrait le présenter également comme entrepreneur et ardent défenseur (il faudrait peut être dire attaquant vu son zèle et son activisme) du transhumanisme, Laurent Alexandre a adapté quelque peu son discours de communicant. Actionnaire à La Tribune et président de la société DNAVision, une société spécialisée dans le séquençage génétique domiciliée tout comme lui à Bruxelles, il aime à se présenter, selon son auditoire, comme un régulateur, voire même un lanceur d’alerter « car on est déjà à la traîne face aux asiatiques ».
Laurent Alexandre, dont les conférences sont tarifées entre 5000 et 12 000 euros, affirme que l’espérance de vie va doubler au moins au cours du 21e siècle. (...)
Libération et France Inter Voyagent au cœur de l’IA
Au-delà de l’activisme forcené de Laurent Alexandre, les médias généralistes font rarement preuve d’analyse critique quand il s’agit de traiter de tout ce qui touche au numérique, à la robotisation et au transhumanisme, phénomène que Bruno Poncelet nomme capitalisme numérique. « La révolution numérique, une expression à mettre en doute, c’est plein d’outils différents qui se combinent les uns aux autres : la robotisation, l’internet des objets (objets connectés qui communiquent entre eux), l’IA (programmes de logiciels ou des robots qui s’auto-contrôlent, se gouvernent de plus en plus de manière autonome), c’est le Big Data (des logiciels qui sont capables d’exploiter toutes les données récoltées sur les gens à chaque fois qu’ils sont connectés, appelé l’or noir du 21e siècle). Enfin la révolution numérique c’est aussi le mélange entre la biologie et le silicium : mélanger des contenus informatiques avec des contenus biologiques, corps d’animaux et d’être humains » [3].
Ce recul critique amené par Bruno Poncelet est rarement perçu dans les médias. La pluralité des opinions et des analyses est généralement réduite à un cadre restreint aux côtés positifs, voire aux avantages hypothétiques de cette « révolution numérique ».
En novembre 2015, Libération organisait à Grenoble un forum « Mon corps connecté – Comment la technologie révolutionne la santé ». Sans dire le mot, la propagande transhumaniste était déjà bien présente. (...)
Chez écolo, on rêve d’une société de loisirs où le travail serait laissé aux robots
Etopia, bureau d’étude du parti Ecolo, organisait un week-end consacré à l’intelligence artificielle du 16 au 18 mars 2018. Curieux d’entendre leurs positionnements, je m’y suis rendu à cette rencontre de 3 jours intitulée « Aie Robots ».
L’invitation à ces « Rencontres des Nouveaux Mondes » se présentait comme telle : Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ? Faut-il la craindre ? Faut-il s’en réjouir ? Peut-elle seconder l’humanité dans la résolution de ses grands problèmes ? Ou au contraire constitue-t-elle l’un d’entre eux ? L’humanité pourrait-elle être tentée de se confier à la perfection des machines qui pourraient choisir, décider et agir à notre place ? (...)
J’avais choisi de me rendre à celui sur la mobilité et celui sur l’agriculture, qui me semblaient parmi ceux où Ecolo et Etopia pouvaient avoir la réflexion la plus aboutie. (...)
l’intervenant, qui ne s’était pas vraiment présenté (on ne sait pas à quel point il est lié au parti Ecolo) ... expose de nombreux chiffres et de multiples informations à faire tourner la tête, utilisant sans cesse des expressions du jargon high-tech pas forcément compréhensibles.
Le message d’introduction était le suivant : la logique de robotisation se développe, les big datas se renforcent quotidiennement à travers l’accaparement de données quotidien qu’ils effectuent, les pouvoirs publics ne peuvent pas rivaliser. Quelle option choisir pour une meilleure mobilité ?
Selon l’intervenant invité par Etopia il faut se tourner vers les calculateurs multimodaux (city maper), citant Waze, une application mobile de navigation GPS s’appuyant sur une cartographie élaborée par ses propres utilisateurs, racheté par Google en 2013. « Il y a un risque avec le côté Big Brother, mais il y a aussi un côté intéressant » insiste-t-il. Il allait jusqu’à nous expliquer que la future application magique qu’il promeut permettra de donner tous les choix possibles à une personne qui doit se rendre à une réunion à Bruxelles, « Tu as un ami dans ce train, si tu prends Blablacar telle personne connaît ton fils », il concluait : « par les réseaux sociaux on te propose des relations ». Tellement convivial ce monde numérique.
Venait ensuite la partie de son exposé sur les véhicules autonomes. Pour l’intervenant du jour cela coule de source, c’est une réponse écologique au trafic trop dense à Bruxelles et ailleurs. (...)
Le dimanche matin, un temps était prévu pour un retour en plénière avec toutes les personnes présentes pendant le week-end. Parmi les réflexions entendues, « la technologie personne n’a rien contre parce qu’elle offre des opportunités », « pour plusieurs d’entre nous c’est l’espoir d’utiliser ces technologies pour un monde meilleur », « attention tout de même aux conflits entre États et entreprises privées », et enfin « comment la technologie peut nous rapprocher de la nature ». Enfin, une idée qui accueillait un enthousiasme certain, celle portée par le candidat du PS, Benoit Hamon lors des présidentielles françaises en 2017 : « Peut-on profiter de cette révolution pour libérer du temps de travail ? »
J’ai pu remarquer une fois de plus lors de ce week-end que le système technicien comme l’a analysé Jacques Ellul est un impensé. L’idée diffuse lors de ces rencontres des Nouveaux mondes tenait dans l’amélioration et la gestion de ce capitalisme numérique : aménageons un capitalisme tranquille ou le vivre ensemble avec les robots.
Dans la recherche de perspectives alternatives dans les mouvements soucieux de justice sociale et écologique, il me semble urgent de déconstruire les discours technocapitalistes
Rarement son évoquées des questions qui me semblent fondamentales comme :
– Est-ce possible en termes de ressources métalliques, d’énergie disponible, de conditions de travail [5] ? ;
– Est-ce souhaitable (en termes de creusement des inégalités, d’impact sanitaire du à la prolifération de pollutions chimiques, perte de repères, rationalisation poussée à l’extrême, fuite en avant de la marchandisation de tout, système hors-sol, perte du sensible, de l’imprévisible, en un mot de l’humain) [6]
De plus, en période d’austérité généralisée et de multiplications des dettes illégitimes en Europe et ailleurs d’énormes financements vont dans le tout technologique. Alors que les choix de financements dans la recherche pourraient être dirigées par exemple vers l’agriculture biologique, les low-tech, ...
Dans la recherche de perspectives alternatives dans les mouvements soucieux de justice sociale et écologique, il me semble urgent de déconstruire les discours technocapitalistes, arrêter de s’aligner sur les modèles imposés par les capitalistes de tout poil qu’ils soient libertariens, « écolos » ou conservateurs. Ceci nécessite aussi une réflexion philosophique sur quel type de société nous voulons vraiment.