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Le Monde
« Kosso Connection » : comment les Chinois vident les savanes africaines de leurs bois précieux
Article mis en ligne le 6 novembre 2017

Le kosso n’a pas la renommée de l’acajou ou de l’ébène. L’arbre des savanes d’Afrique de l’Ouest est pourtant devenu, en quelques années, la raison d’être d’une des plus massives et systématiques entreprises de pillage des ressources forestières du continent, menée par des réseaux criminels chinois qui se jouent des frontières et des restrictions commerciales prises par la Convention internationale sur le commerce des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites) depuis 2016.
(...)

Après avoir vidé les stocks de la Gambie, du Sénégal, du Togo, du Bénin… les trafiquants, qui alimentent l’industrie du meuble de luxe en Chine, se sont déplacés au Nigeria, où la ruée vers le kosso a pu avancer avec d’autant moins d’obstacles que le géant ouest-africain traverse une crise économique depuis la chute des prix du pétrole en 2014.

2 800 arbres exportés par jour

Selon une enquête de l’ONG américaine Environmental Investigation Agency (EIA), à laquelle Le Monde a pu avoir accès en avant-première, entre janvier 2014 et juin 2017, l’équivalent de 2 800 arbres du Nigeria ont embarqué chaque jour sous forme de grumes sur des porte-conteneurs à destination de la Chine. Pour cela, les opérateurs chinois se sont appuyés sur une longue chaîne de corruption et de complicité que l’enquête fait remonter jusqu’à l’ancienne ministre de l’environnement du Nigeria, Amina J. Mohammed, aujourd’hui vice-secrétaire générale des Nations unies, ce qu’elle dément. (...)

« Il est probable que l’exportation du kosso a bénéficié à Boko Haram », écrit l’EIA.(...)

à la fin des années 1990, lorsque l’essence locale Dalbergia odorifera a été déclarée « menacée » et interdite de coupe, la course aux bois de rose hors des frontières a alors commencé. Avant d’atteindre l’Afrique de l’Ouest, au début de cette décennie, le scénario à l’œuvre au Nigeria s’est d’abord rodé en Birmanie, au Laos, au Vietnam et, de façon marginale, en Amérique centrale. Les forêts humides de Madagascar, où pousse une espèce d’une grande beauté, ont aussi été ravagées. (...)

Mais, aujourd’hui, le bois de rose ouest-africain, pourtant d’une moindre qualité, est devenu l’« une des principales matières premières exportées en Chine ». Il représenterait « 10 % des importations hors pétrole », selon EIA. En 2014, il s’est exporté en Chine « autant de bois de rose des forêts sèches d’Afrique de l’Ouest que de bois dur des forêts denses du bassin du Congo ».
La destruction des savanes arborées a de graves retombées environnementales et sociales. (..)

Dans l’Etat de Taraba, l’un des plus pauvres du Nigeria, « la ruée vers le kosso a aggravé la situation en augmentant le niveau de pauvreté et les pénuries alimentaires », confirme EIA. « Les jeunes, pour gagner 2 dollars par jour, se sont détournés des activités agropastorales qui assurent la survie des communautés pour aller couper les arbres », précise l’ONG.

Réseaux de corruption

Les milliards de dollars qui circulent le long de ces routes du commerce clandestin permettent facilement d’huiler des réseaux de corruption sans lesquels rien ne serait possible. (...)

L’ex-ministre qualifie ces permis d’« arriérés » correspondant à des demandes d’exportation non traitées par son administration en raison de l’embargo total sur les exportations de bois de rose instauré, pendant quelques mois, par le Nigeria en 2016. Elle aurait donc simplement procédé à une régularisation. Il est probable que les accusations d’EIA déclenchent une enquête. (...)