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L’avenir de la viande sera design
Article mis en ligne le 8 novembre 2015
dernière modification le 31 octobre 2015

Risque de cancer, scandaleuses conditions d’abattage : carnivores, ne perdez pas espoir ! Winston Churchill n’avait-il pas prédit l’avènement de la viande in vitro ? Grâce aux progrès de la science et au design, elle sera bientôt dans vos assiettes –ainsi que la viande sans viande et la viande qui pousse sur les arbres.

De la viande sans douleur et sans risque sanitaire ? Dans un essai publié en 1931 par le magazine Strand, Winston Churchill livrait sa vision de notre monde un demi-siècle plus tard, un monde dans lequel les microbes seraient utilisés, à la manière dont les boulangers fabriquent du pain à partir de levure, pour développer de la viande et ainsi « échapper à l’absurdité d’élever un poulet pour n’en manger qu’une escalope ou une aile », en faisant « pousser » lesdites parts en fonction des besoins ou des envies.

« La nourriture synthétique, sera, bien sûr, également utilisée dans le futur » sans pour autant renoncer aux plaisirs de la bonne chère, précise le futur Premier ministre britannique. Rien d’horrifiant dans cette utopie nutritionnelle, puisque « ces nouveaux aliments seront quasiment impossibles à distinguer des produits naturels, et que le changement sera apporté graduellement, échappant ainsi à l’observation. »

Avec trois décennies de retard, il semblerait que la vision de Churchill prenne forme. La viande synthétique existe et Bill Gates lui-même nous assure qu’il n’y a pas cru, la première fois qu’il a croqué un tacos fourré au poulet sans poulet :

« Comme la plupart des gens, j’imagine qu’on ne peut pas m’avoir facilement. Pourtant, c’est précisément ce qui s’est passé quand on m’a demandé de goûter un taco au poulet. »

Encore mieux que le Canada Dry, ce poulet avait l’odeur, la texture et le goût de la volaille, mais était entièrement composé de produits végétaux :

« Ce que j’étais en train de tester, c’était plus qu’un substitut de viande intelligent », s’engoue Gates, « c’était le goût du futur de la nourriture ». Soutenue par Gates et Obvious Corporation (incubateur créé à l’initiative des co-fondateurs de Twitter, Evan Williams et Biz Stone), la start-up Beyond Meat a grandi et distribue désormais une quinzaine de références (substituts de poulet, de bœuf, boulettes ou croquettes) dans diverses grandes chaînes d’alimentation aux Etats-Unis. (...)

L’innovation récente réside essentiellement dans le fait que, comme Churchill l’avait envisagé, les consommateurs se sont progressivement faits à l’idée – et l’amélioration de la saveur, de l’aspect des aliments a joué un rôle favorable.

Aux Pays-Bas, l’idée farfelue de Jaap Korteweg s’est transformée en success story : sa boucherie végétarienne (une première mondiale) installée à la Haye, lui vaut le prix de l’Entrepreneur de l’année. Peut-il, après les consommateurs hollandais, séduire le marché français avec son coq au vin sans coq ? (...)

La viande « cultivée » in vitro a bien vu le jour. En août 2013, le professeur Mark Post de l’Université de Maastricht (une future cause nationale ?) présentait le tout premier steak hâché « né » en laboratoire, fruit de 5 années de recherche qui auront coûté environ 300.000€.

Le « Frankenburger » se fabrique en prélevant des cellules souches sur un muscle de boeuf. Plongées dans une substance nutritive, elles se développent pour créer des lamelles– ou plus concrètement, des fibres musculaires– qui s’étirent pour atteindre 3 cm de long sur 1,5 cm de large et 0,5 mm d’épaisseur. Un steak haché nécessite 3.000 lamelles de tissu musculaire additionnées de quelques centaines de lamelles de tissu adipeux.

Le laboratoire « Cultured Beef » a connu quelques soubresauts, faute de fonds. Un investisseur a donné le salutaire coup de pouce. Sergueï Brin, co-fondateur de Google, s’est engagé « par motivation personnelle, car il s’inquiète du bien-être des animaux », révélait Mark Post. Le projet au départ focalisé sur la viande de porc a finalement utilisé, à la demande du mécène, des cellules de bœuf :

« Finalement, c’était un bon choix, car les problèmes générés par l’élevage intensif de bovins sont plus importants. » (...)

D’ici 5 à 7 ans, la viande cultivée en laboratoire pourrait être disponible sur le marché. A l’heure actuelle, estime Mark Post, elle coûterait au consommateur 19€ le kilo –mais l’équipe de « Cultured Beef » espère en réduire le prix de vente. Et fait des émules : la semaine dernière s’achevait à Maastricht le 1er symposium international de la « Cultured meat ».

Il reste encore à convaincre les consommateurs. Une grande majorité des personnes interrogées par l’équipe marketing du projet en reconnaît l’intérêt mais ne souhaite pas forcément y planter sa fourchette. Pour induire une évolution plus rapide des mentalités, Mark Post travaille avec des philosophes. (...)

« Les archéologues du futur ont trouvé de curieux artefacts qui prouvent que nos successeurs mangeront de la viande qui pousse comme les plantes. » 


Plutôt que fabriquer des substituts de saucisse ou de boulettes de bœuf à partir de végétaux, on les ferait donc directement pousser dans nos jardins ? C’est un peu l’idée, puisque chaque « Plant Bone » possède une structure osseuse, ou quelque chose d’approchant, mais entièrement composée de cellulose, avec les mêmes qualités nutritionnelles que la viande –et pousse sur une plante, un arbre...

L’installation avait pour but d’inviter les spectateurs à imaginer des scénarios de vie pour chaque « plante-os » : mutation accidentelle, géniale hybridation, fruit de l’évolution naturelle, d’une catastrophe nucléaire ? La conséquence logique de nos actions ? Si seulement Churchill avait pu y mettre son grain de sel...