Réunis le 4 juin pour une veillée funéraire, plusieurs habitants de ce quartier de Saint-Denis, dont des enfants, ont été la cible de tirs de grenades lacrymogènes et de LBD par des policiers. Une femme enceinte a dû être hospitalisée. La préfecture de police de Paris refuse de répondre sur ces violences.
(...) « Tout le monde était sur le départ. Lorsqu’on a été prévenu qu’à l’extérieur une voiture de police stationnait devant le local, poursuit-elle. Je pensais que les policiers étaient juste là pour vérifier le couvre-feu. Mais ils étaient dans la provocation et ne voulaient rien entendre. »
« Nous étions dans un moment de deuil, insiste-t-elle. Mais à Saint-Denis, nous ne sommes pas considérés comme des êtres humains. »
Plusieurs mères, dont Rim, sortent alors du local pour raisonner les policiers et leur expliquer que des familles, certaines avec des enfants en bas âge, sont venues pour se recueillir et s’apprêtent à rentrer chez elles. « Mais la seule réponse qu’on a eue c’est “Dégagez !” Et l’un des policiers a lancé une grenade de gaz lacrymogène dans notre direction. »
Sans avoir le temps de se mettre à l’abri, Rim est prise sous les gaz lacrymogènes. « J’ai eu des contractions et je n’ai plus pu bouger. J’étais tétanisée. J’entendais les tirs de flash-ball. Je pensais perdre mon enfant et j’avais peur pour mon fils de 17 ans que je ne voyais plus. »
C’est un jeune du quartier qui lui vient en aide. En attendant de prévenir les pompiers, il la transporte un peu plus loin pour l’allonger à l’intérieur d’une voiture. Tandis qu’il la soutient, il reçoit des coups de matraque d’un policier. « C’était inimaginable de voir autant de haine et les dangers que la police nous faisait courir », déplore-t-elle.
À 22 h 30, Rim est conduite aux urgences. « Par chance, je n’ai pas perdu mon bébé. Je dois faire une seconde échographie de contrôle rapprochée. Je n’arrive pas à comprendre comment les policiers ont-ils pu lancer des grenades lacrymogènes sur des mères et des enfants ? », s’interroge-t-elle. (...)
Près d’une semaine après les faits, les habitants sont encore abasourdis. (...)
Nassima ne décolère pas : « Il y a des choses qui ne peuvent pas passer. Lancer des lacrymos alors qu’il y a des enfants, des mères, c’est nous prendre pour quoi ? » Elle se remémore sa « mère bousculée par les policiers et tomber à terre », des « cris », « la fumée ».
« Après, ne venez pas demander aux jeunes de rester calmes dans une telle situation. On agresse leur mère, leur petit frère. Vous voulez qu’ils répondent comment ? », s’insurge-t-elle avant de rappeler que la police qui est là « pour les protéger, a préféré les tabasser ».
Au milieu de ce déchaînement de violences, les mères et leurs enfants tentent de se protéger.
Après être parvenu à regagner le domicile familial, Djibril∗, 17 ans, l’un des frères du jeune défunt, constate l’absence de sa sœur. Il est « reparti la chercher ». « J’avais peur pour elle. Lorsque je suis sorti, les policiers m’ont coursé. Je suis rentré dans la cour de mon immeuble, ils ont voulu me coincer la main dans une porte. Ils m’ont attrapé violemment, puis relâché. J’ai encore des marques sur la main. Tout ça pour rien. »
À ses côtés, Raphaël∗, 21 ans, garde lui aussi sur son bras, recouvert d’un hématome, les stigmates de cette soirée. À la sortie de son travail, ce magasinier avait rejoint le lieu du recueillement et se dirigeait vers une épicerie lorsqu’il a vu un épais nuage de fumée de gaz lacrymogène.
« Je suis allé vers chez moi parce que je ne veux pas d’embrouilles, explique-t-il. J’ai fait quelques conneries plus jeune, ça fait quelque temps que je suis posé. »
Mais au pied de son immeuble, les policiers l’arrêtent. « J’ai reçu plusieurs coups lors de mon interpellation et au commissariat. » Il sortira après 24 heures de garde à vue, à la suite de l’intervention du député Éric Coquerel. « Je ne pouvais plus bouger mon bras et j’ai dû m’arrêter de travailler pendant une semaine, déplore-t-il. De nouvelles galères dont je n’avais pas besoin avec en plus des poursuites pour rébellion. »
Sur une vidéo que Mediapart a pu récupérer, un automobiliste est violemment interpellé par les policiers. Plusieurs autres jeunes que nous avons rencontrés font part également de coups de matraque, l’un d’eux a reçu un tir de LBD dans la cuisse avant d’être secouru par des habitants et mis à l’abri dans le local associatif. (...)
Quelle a été la teneur des premiers échanges entre les policiers et les jeunes ? Les témoignages divergent sur ce point. Il n’en reste pas moins qu’une altercation violente aurait eu lieu entre le frère du jeune défunt et un policier. Lorsque les policiers ont tiré les premières grenades de gaz lacrymogène en direction des familles, des jeunes auraient alors lancé des projectiles. Selon la préfecture, des renforts seraient alors arrivés.
Plusieurs témoins contestent cette version, en expliquant que les policiers ont fait usage de grenades lacrymogènes et de LBD sans sommation et sans être menacés. Plusieurs habitants s’interrogent également sur la rapidité avec laquelle ont débarqué les renforts de police, plus d’une dizaine de patrouilles, quadrillant l’ensemble du quartier.
Contacté par Mediapart, le député Éric Coquerel a demandé « une rencontre de toute urgence au préfet de Seine-Saint-Denis pour que cessent ces agissements et qu’une enquête interne soit menée pour identifier les auteurs ».
« Abasourdi », il rappelle que « dans ce quartier qui n’est pas très difficile, certains policiers harcèlent les jeunes. Ces dernières semaines, certains agents ont distribué de manière non justifiée des dizaines d’amendes pour non-port du masque ou autre motif mensonger. Certains policiers se comportent comme une bande. Ce qui s’est passé le 4 juin ressemble à une ratonnade avec des insultes racistes. Ce n’est pas l’image que j’ai d’une police républicaine ».
Le député espère que « cette affaire ira jusqu’au bout afin de restaurer la dignité de ces familles, pour faire cesser la peur qu’elles ont, à juste titre, de certains policiers et pour améliorer la relation entre la population et les forces de l’ordre ».