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La République à toutes les sauces
Article mis en ligne le 15 janvier 2022

Le PCF participe à une manifestation de policiers, se fait encenser par le Printemps républicain et met en scène une amorce de dialogue avec, entre autres, la très controversée Caroline Fourest. Ces choix concertés dessinent-ils une ligne politique ? Et si oui, laquelle et que peut-on en penser ?

En proposant à Caroline Fourest d’intervenir lors d’une soirée d’hommage aux victimes de Charlie Hebdo, le 6 janvier dernier à Colonel Fabien, le PCF a pris un risque calculé. Il l’a fait au nom de l’attachement communiste à la laïcité. Le problème est que cette laïcité-là a aujourd’hui de bien curieux défenseurs. (...)

Depuis Samuel Huntington et son « choc des civilisations » [1], on s’est mis à tenir pour une évidence que, une fois terrassé le communisme soviétique, l’islam était devenu l’ennemi principal. Que l’islam historique ait pu être porté à une extrême tolérance, que partout dans le monde des autorités religieuses condamnent les attentats-suicides au nom même du Coran, que l’islam se décline au pluriel et pas au singulier, tout cela n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est que l’islam en bloc, par nature quasi exclusive, subordonnerait le politique au religieux et prônerait la lutte contre tout ce qui n’est pas musulman. (...)

La laïcité républicaine est ainsi ravalée au rang d’instrument permettant de conjurer un nouveau spectre, dont on ne sait plus s’il est celui de l’islamisme ou celui de l’islam. Et tout cela, bien sûr, se mène sous la bannière de la loi de 1905. Or, cette loi avait pourtant un seul objectif : séparer les Églises et l’État et assurer ainsi l’indépendance des unes comme de l’autre. Contrairement à ce que l’on entend souvent, elle n’était pas une loi anticléricale. Pour ses principaux promoteurs, et notamment pour les socialistes Aristide Briand et Jean Jaurès, le but n’était pas de proscrire les signes religieux de l’espace public. Il fallait tout simplement éradiquer les souches de ces guerres religieuses qui, depuis trop longtemps, divisaient le peuple et empêchaient de traiter les dossiers bien plus urgents d’une souveraineté vraiment populaire et d’une République sociale.

Or, depuis le milieu des années 1990, la laïcité de certains a glissé de la liberté de conscience et de la tolérance vers l’exclusion. Elle a ainsi participé d’un étonnant paradoxe. Alors que le cours du temps se traduit par un recul général de la croyance, dans toutes les générations et dans toutes les aires géographiques, les crispations identitaires ont produit une poussée générale des intégrismes. Dans ce contexte explosif, intégrismes religieux déclarés et intégrismes laïques peuvent alors se nourrir l’un l’autre, dans un cycle exclusif et continu.
Ils ont tué la laïcité

Le Printemps républicain est particulièrement significatif de ce glissement. Il est né officiellement, au début de 2016, de l’horreur légitime provoquée par les attentats de novembre 2015. Il est au départ connoté à gauche. L’un de ses premiers maîtres à penser est le socialiste Laurent Bouvet, récemment décédé. Préoccupé à juste titre par la « crispation identitaire » qui poussait une part des catégories populaires vers l’extrême droite, le politologue en voyait l’origine dans ce qu’il appelait « l’insécurité culturelle » [2], dont l’expression populaire se trouve dans le classique « On n’est plus chez soi ».

Le peuple serait donc clivé entre une majorité qui ne se sent plus chez elle et une minorité ancrée dans le multiculturalisme (...)

C’est la « diversité » qui, d’après lui, « conduit à la dégradation du lien social d’ensemble en raison d’un renfermement des différents groupes sur eux-mêmes ». L’insistance sur la diversité « favorise l’insécurité culturelle des individus et des populations qui n’en sont pas les bénéficiaires ».

Extraordinaire paradoxe ! Ce sont les discriminés qui sont la cause de la machine sociale à discriminer ; ce sont les « minorités » qui sont la source des crispations identitaires de la « majorité » ; ce sont les cultural studies qui provoquent la fixation contemporaine sur les identités. La solution de la crispation identitaire pourrait ainsi couler de source : que les minorités cessent de penser leur « différence » et acceptent leur « intégration ». (...)

En fait, l’analyse a ouvert la voie à une déconcertante évolution. On a ainsi peu à peu glissé des railleries à l’encontre de la cancel culture à la vitupération frénétique du « wokisme ». Quiconque insiste sur la lutte nécessaire contre la violence des discriminations est désormais désigné, au pire comme un « communautariste », au mieux comme un « idiot utile ». La French Theory (Deleuze, Derrida, Foucault…) devient un « virus » pour Jean-Michel Blanquer. Se dresser contre l’islamophobie vaut d’être aussitôt dénoncé comme un « islamo-gauchiste ». Des institutions officielles – le ministère de l’Éducation en tête – patronnent des colloques universitaires chargés de « déconstruire le déconstructivisme » et de donner une onction scientifique à ce qui n’est qu’une nouvelle doxa, parée des vertus rassurantes de la « laïcité ». (...)

Sur le papier, aucun dialogue n’est interdit avec quiconque se réclame avec constance de la République. Mais quand ladite République, l’universalisme des Lumières et la laïcité servent à cataloguer, à stigmatiser, à marginaliser ceux qui n’acceptent pas une République du renoncement, peut-on sans risque donner l’impression qu’on préfère discuter avec les nouveaux inquisiteurs qu’avec leurs victimes ou avec ceux qui les défendent ? Mettre sous les projecteurs le dialogue avec Caroline Fourest revient aujourd’hui à reconnaître, comme plus légitime que d’autres, un discours qui est en train de devenir une perversion mortelle de la laïcité.

Courir après l’extrême droite pour retrouver le peuple ? (...)

Quelque part, continue de traîner cette conviction ruineuse qu’il n’y a pas d’autre moyen, pour contrer l’extrême droite, que de prendre soi-même en charge ses thèmes de prédilection. Le socialisme au pouvoir s’y est exercé, en se rassurant avec les formules faciles : le FN pose de bonnes questions, mais offre de mauvaises réponses ; la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ; la gauche doit abandonner les postures morales et le laxisme. (...)

Est-ce dans un esprit voisin que Fabien Roussel a décidé de s’afficher à la manifestation de policiers et qu’il a pris un malin plaisir à vanter la France du vin et du fromage, certain par avance que ses propos feraient le « buzz » ? Il pourrait pourtant se méfier de ces formules dont on ne sait plus très bien – pour continuer la métaphore culinaire – si elles relèvent du lard ou du cochon (...)

Aujourd’hui, on peut craindre que le salut sympathique au vin et au fromage (Roussel 2022) soit tout aussi inefficace que l’apologie du pull marin rayé bleu et blanc (Montebourg 2015) ou que l’exaltation lyrique d’une « latinité » démocratique contre les vertiges ethnicistes de la « germanité » (Mélenchon 2015).

Fabien Roussel a raison de rappeler cette tradition communiste qui, à partir de 1934, s’est attachée à combiner l’esprit internationaliste et la fibre patriotique révolutionnaire de 1792-1794. Les communistes ont alors eu l’intelligence de se détourner tout autant de la surenchère chauvine que du parti pris antinational. Il en est toutefois de cet équilibre comme de tout autre : il ne se reproduit dans la durée que s’il se transforme. (...)

Ne pas se tromper d’époque, ne pas se tromper de gauche

On a parfois l’impression que le PCF ne résiste pas à la tentation de reproduire de vieux réflexes pour retrouver la place qui fut la sienne jadis (...)

En ce temps-là, l’acceptation incontournable de la nécessaire présence de « forces de l’ordre » dans les quartiers populaires ne risquait donc pas de déboucher sur la participation à des manifestations policières, que l’histoire a toujours vouées à la plus extrême ambiguïté. Les changements de situation légitiment-ils un changement d’attitude ? On peut pour le moins en douter.

Au fond, s’il est toujours bon qu’un collectif politique ne perde pas la mémoire de ce qu’il fut et d’où il est venu, il tout aussi nécessaire qu’il n’oublie jamais la mise en garde de Marx pour qui l’histoire se répète toujours deux fois : « La première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce ». De la même manière, il faut prendre conscience de ce qu’une suite d’actes, en apparence différents les uns des autres, peut devenir une ligne politique, voire une culture politique. Il convient alors de s’interroger sur les effets possibles de cette ligne et de cette culture. (...)

force est de signaler d’ores et déjà les effets potentiels de ce choix. Le PC insiste sur « l’esprit français » et sur « l’identité française » à un moment où la tentation du repli protectionniste s’installe, où les visions de la patrie se font volontiers exclusives, où c’est l’extrême droite qui donne le ton. De même, en lançant un clin d’œil appuyé au laïcisme intransigeant, quand bien même il le fait au nom de la condamnation nécessaire et totale du terrorisme religieux, il se glisse plutôt dans la tonalité de ceux pour qui « l’islamo-gauchisme » est l’ennemi principal. Enfin, il affirme son choix enthousiaste du nucléaire, alors que l’état d’esprit à gauche reste, soit au refus persistant du nucléaire, soit à une acceptation prudente par « raison » (l’urgence du réchauffement climatique). (...)

Nous sommes dans un moment où, plus que jamais, s’impose la double exigence inséparable d’une gauche rassemblée et d’une gauche bien à gauche, le plus loin possible des renoncements des dernières décennies. Donner l’impression que l’on « tacle » surtout la partie gauche de la gauche, laisser entendre que l’on discute plus facilement avec un côté qu’avec l’autre : voilà qui ne serait pas émettre un bon signal.

Mais il est toujours possible de corriger ce qui doit l’être.