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La Technopolice, moteur de la « sécurité globale »
Article mis en ligne le 20 novembre 2020

L’article 24 de la loi Sécurité Globale ne doit pas devenir l’arbre qui cache la forêt d’une politique de fond, au cœur de ce texte, visant à faire passer la surveillance et le contrôle de la population par la police à une nouvelle ère technologique.

Quelques jours avant le vote de la loi Sécurité Globale à l’Assemblée Nationale, le ministère de l’Intérieur présentait son Livre blanc. Ce long rapport de prospective révèle la feuille de route du ministère de l’Intérieur pour les années à venir. Comme l’explique Gérard Darmanin devant les députés, la proposition de loi Sécurité Globale n’est que le début de la transposition du Livre dans la législation. Car cette loi, au-delà de l’interdiction de diffusion d’images de la police (article 24), vise surtout à renforcer considérablement les pouvoirs de surveillance des forces de l’ordre, notamment à travers la légalisation des drones (article 22), la diffusion en direct des caméras piétons au centre d’opération (article 21), les nouvelles prérogatives de la police municipale (article 20), la vidéosurveillance dans les hall d’immeubles (article 20bis). Cette loi sera la première pierre d’un vaste chantier qui s’étalera sur plusieurs années.
Toujours plus de pouvoirs pour la police

Le Livre blanc du ministère de l’Intérieur envisage d’accroître, à tous les niveaux, les pouvoirs des différentes forces de sécurité (...)

le livre blanc se concentre sur quatre angles principaux :

  • Il ambitionne de (re)créer une confiance de la population en ses forces de sécurité, notamment par une communication renforcée, pour « contribuer à [leur] légitimité », par un embrigadement de la jeunesse – le Service National Universel, ou encore par la création de « journées de cohésion nationale » (...)
  • Il prévoit d’augmenter les compétences des maires en terme de sécurité, notamment par un élargissement des compétences de la police municipale : un accès simplifié aux fichiers de police, de nouvelles compétences en terme de lutte contre les incivilités … (...)
  • Il pousse à une professionnalisation de la sécurité privée qui deviendrait ainsi les petites mains de la police, en vu notamment des Jeux olympiques Paris 2024, où le besoin en sécurité privée s’annonce colossal. Et cela passe par l’augmentation de ses compétences : extension de leur armement, possibilité d’intervention sur la voie publique, pouvoir de visionner les caméras, et même le port d’un uniforme spécifique (...)
  • Enfin, le dernier grand axe de ce livre concerne l’intégration de nouvelles technologies dans l’arsenal policier. Le titre de cette partie est évocateur, il s’agit de « porter le Ministère de l’Intérieur à la frontière technologique » (...)

Ce livre prévoit une multitude de projets plus délirants et effrayants les uns que les autres. Il propose une analyse automatisée des réseaux sociaux (page 221), des gilets connectés pour les forces de l’ordre (page 227), ou encore des lunettes ou casques augmentés (page 227). Enfin, le Livre blanc insiste sur l’importance de la biométrie pour la police. (...)

Le basculement technologique de la surveillance par drones

Parmi les nouveaux dispositifs promus par le Livre blanc : les drones de police, ici appelés « drones de sécurité intérieure ». S’ils étaient autorisés par la loi « Sécurité Globale », ils modifieraient radicalement les pouvoirs de la police en lui donnant une capacité de surveillance totale. (...)

Il ne s’agit donc pas d’améliorer le dispositif de la vidéosurveillance déjà existant, mais d’un passage à l’échelle qui transforme sa nature, engageant une surveillance massive et largement invisible de l’espace public. (...)

la vidéosurveillance demeure une politique publique dispendieuse et pourtant jamais évaluée. Comme le rappelle un récent rapport de la Cour des comptes, « aucune corrélation globale n’a été relevée entre l’existence de dispositifs de vidéoprotection et le niveau de la délinquance commise sur la voie publique, ou encore les taux d’élucidation ». Autre principe fondamental du droit entourant actuellement la vidéosurveillance (et lui aussi déjà largement inappliqué) : chaque personne filmée doit être informée de cette surveillance. Les drones semblent en contradiction avec ces deux principes : leur utilisation s’oppose à toute notion d’information des personnes et de nécessité ou proportionnalité. (...)

Où serons-nous dans 4 ans ?

En pratique, c’est un basculement total des pratiques policières (et donc de notre quotidien) que préparent ces évolutions technologiques et législatives. Le Livre blanc fixe une échéance importante à cet égard : « les Jeux olympiques et paralympiques de Paris de 2024 (...)

En somme, ce Livre Blanc, dont une large partie est déjà transposée dans la proposition de loi sécurité globale, annonce le passage d’un cap sécuritaire historique : toujours plus de surveillance, plus de moyens et de pouvoirs pour la police et consorts, dans des proportions et à un rythme jamais égalés. De fait, c’est un État autoritaire qui s’affirme et se consolide à grand renfort d’argent public. Le Livre blanc propose ainsi de multiplier par trois le budget dévolu au ministère de l’Intérieur, avec une augmentation de 6,7 milliards € sur 10 ans et de 3 milliards entre 2020 et 2025. Une provocation insupportable qui invite à réfléchir sérieusement au définancement de la police au profit de services publiques dont le délabrement plonge la population dans une insécurité bien plus profonde que celle prétendument gérée par la police.