Le 2 novembre dernier, Gérald Darmanin a procédé à la dissolution des Loups gris en France à la suite d’une série d’actions violentes. L’initiative politique risque cependant de se heurter à une efficacité opérationnelle réduite.l
S’attaquer aux Loups gris, sans mettre en cause les structures qui en sont porteuses tout en évitant de précipiter plus avant les relations diplomatiques tendues entre Paris et Ankara, constitue un véritable défi. Les Loups gris ne sont, in fine, que l’émanation d’une histoire, d’une vision et d’une doctrine qui dépasse le cadre strict de ses propres actions. (...)
Le sentiment d’insécurité perpétuel
Si l’on veut comprendre à quelles fonctions répondent les Loups gris, il convient de pénétrer dans la psyché de la nation turque en plongeant dans les profondeurs de son ça.
La Turquie, de par son positionnement géographique, vit dans la crainte du « Big One » qui viendrait anéantir sa nation, son histoire et sa civilisation. Toutefois, la faille sur laquelle elle s’est développée et se tient désormais n’est pas géologique. Elle est avant tout culturelle et l’une des fonctions de la culture est d’avoir conscience de sa propre existence. Une fois cette conscience acquise, la culture doit permettre la subsistance.
Or la Turquie, qui était autrefois un empire, a toujours vécu à la confluence des deux mondes avec la peur de voir tout ou partie de son ontologie basculer complètement sur l’une ou l’autre de ses rives : Orient ou Occident. (...)
Elle a également dû composer avec une crainte systématique des agressions extérieures, cette crainte a peu à peu construit un appareil d’État dans lequel la défense de l’intégrité territoriale et culturelle est devenue systémique. (...)
Cette hantise de l’accident global, de l’effondrement imminent, Tancrède Josseran, diplômé en histoire de Paris-IV Sorbonne et attaché de recherche à l’Institut de stratégie comparée (ISC), la résume ainsi : « La disparition de l’Empire ottoman (1918) puis la menace soviétique ont ancré chez les Turcs l’idée que l’indépendance et la puissance n’étaient pas des faits acquis. Dès lors, s’impose la nécessité d’une organisation qui puisse assurer en toutes circonstances la continuité de l’État. »
À l’aube du XXe siècle, c’est l’Organisation spéciale (OS) qui assure cette fonction. Composée de militaires rompus aux techniques clandestines, l’OS conduit en 1913 des opérations commando, attise le soulèvement des minorités en Thrace égéenne (actuelle Grèce) (...)
Ce service action a posé les bases des services de renseignement turcs qui, au cours du XXe siècle ont accompagné les bouleversements de la nation turque, tant dans la sécularisation progressive de sa société, que dans les chocs à répétition qu’elle a subis au travers des coups d’État en 1960, 1971, 1980, 1997, jusqu’à la dernière tentative avortée en 2016.
Cette paranoïa d’État, qui s’appuie sur la volonté de maîtriser les séparatismes ethniques, religieux ou culturels, reste l’une des matrices du nationalisme turc. La conception de la citoyenneté est en construction depuis la naissance de la République turque en 1923.
Ferhat Kentel, du département de sociologie à Istanbul Sehir University, parle de nationalisme traumatique » et explique à ce propos : « D’une certaine manière, le projet de citoyenneté a abouti, mais la nouvelle identité turque s’est elle-même ethnicisée face à l’idée d’un “danger” persistant venant de l’extérieur et trouvant des alliés à l’intérieur. » (...)
Ainsi, la conception de l’État turc est intrinsèquement porteuse d’une urgence permanente qui combine une obsession tant pour sa propre survie, que pour la nature de ce qui fait son identité. Ce sentiment d’insécurité perpétuel va progressivement trouver réceptacle dans un parti politique qui incarne, encore aujourd’hui, les valeurs d’un nationalisme immuable : le Milliyetçi Hareket Partisi (MHP), dont la traduction française est le Parti d’action nationaliste. (...)
L’action ultranationaliste comme programme
Le MHP est l’incubateur des Loups gris, comme il continue à en être le père. (...)
Très actifs dans la lutte contre les groupes révolutionnaires de la gauche radicale turque et les infiltrations physiques ou culturelles de l’internationale communiste, il a souvent été écrit que ces idéalistes constituaient le bras armé du stay-behind turc –puissance militaire et membre de l’OTAN– sans que l’on puisse réellement en apporter la preuve. Il n’en demeure pas moins que les Loups gris ont été utilisés comme groupe de feu contre toutes formes d’idées ou d’organisations sociales et politiques pouvant être assimilées à une gauche internationaliste et pro-occidentale, qu’elle fut endogène ou exogène. (...)
C’est avec ce corpus doctrinal que la traque des militants de l’ASALA (Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie) et des indépendantistes kurdes a été conduite tant à l’intérieur des frontières nationales qu’à l’étranger, notamment en Europe et plus particulièrement en France et en Allemagne.
Le coup d’État de 1980 change la donne pour le MHP, qui se voit poursuivi pour ses activités. Le pouvoir désireux de marquer une rupture ira jusqu’à l’arrestation de Türkeş, toujours leader du MHP. Certains membres du parti et des Foyers idéalistes, rompus à l’action, ayant des connexions avec l’appareil administratif et sécuritaire, se trouvent désœuvrés et s’adonnent à la criminalité organisée. « La mafia idéaliste » signe ainsi son acte de naissance.
La décade suivante fut celle de la consolidation des rapports entre les services de renseignement et le MHP. Les Loups gris sont utilisés pour les « sales besognes » par un pouvoir précautionneux d’ériger un cordon sanitaire entre la pratique des affaires courantes et celles dont il est plus prudent de se tenir à distance afin de préserver l’image d’une gouvernance « normale ». (...)
À la fin des années 1990, le MHP donne l’image d’un parti affaibli, divisé par les luttes intestines pour la conquête du pouvoir à la suite de la mort de son leader, Alparslan Türkeş. Le MHP semble marginalisé par l’emplacement qu’il occupe à l’extrême droite de l’échiquier politique turc. (...)
Pourtant, après les élections de 1999, le parti des Loups gris et des coups de force urbains confirme par les urnes une institutionnalisation que peu avaient vu venir. (...)
le pouvoir compte toujours sur le MHP et les Loups gris comme outils politiques et opérationnels pour stabiliser une nation dont la société se modifie rapidement. Cette collaboration tacite a d’autant plus renforcé l’institutionnalisation du MHP et assuré une pérennité aux Loups gris, symboles, pour une frange de la jeunesse turque d’aujourd’hui, d’un modèle fort, anti-occidental et garant de l’unité nationale. (...)
Cette évolution du MHP permet également une présence accrue de ses militants dans les rouages de l’État dans l’administration et la police in primis. Les mutations du MHP l’ont conduit aujourd’hui, toujours selon l’analyse de Ferhat Kentel, à l’institutionnalisation de l’extrême droite (...)
Cette alliance du MHP avec « d’autres partis » a suivi un crescendo jusqu’à l’élection législative de 2018. En premier lieu, par la coalition entre le MHP et le Bon parti (iYi), qui est l’autre parti nationaliste turc issu d’une scission avec ce même MHP. À eux deux, ils représentent 21% des voix et 92 sièges au Parlement. Cet enracinent a permis à Olcay Kılavuz, chef des Loups gris, de siéger au Parlement, mais il a également rendu le MHP incontournable pour l’obtention de la majorité parlementaire. Ainsi, l’AKP (Parti de la justice et du développement) dirigé par le président Recep Tayyip Erdoğan, doit nécessairement conclure une alliance avec la formation politique de Devlet Bahçeli.
Cette alliance, loin d’être contre-nature tant les accents nationalistes se sont multipliés dans les propos de Recep Tayyip Erdoğan depuis 2015, est résumée dans le slogan du MHP : « Cet État est le nôtre, nous sommes cette nation. »
L’institutionnalisation du MHP tout au long des années 2000 aura conduit à son intégration dans les arcanes du pouvoir. Dans ce contexte, les Foyers idéalistes (les Loups gris), jouissent à la fois d’une marge de manœuvre plus importante et continuent d’assurer les coups de force, notamment à l’étranger contre les ennemis de la nation turque. Il est notable qu’au fil du temps le MHP et les Loup gris ont considérablement modifié leur adhésion ou leur rejet vis-à-vis de l’islam politique, jusqu’à l’intégrer totalement au projet panturquiste qui les anime depuis l’origine. (...)
il est important de noter qu’une partie de la diaspora turque présente dans les pays de l’Union européenne est sous contrôle du MHP, par le biais d’associations qui sont des émanations du… MHP.
En France, c’est la Fédération turque de France qui représente les militants et sympathisants du MHP et abrite les Foyers idéalistes, autrement dit, les Loups gris. Le modèle se calque sur la Fédération turque européenne avec, à sa tête, Cemal Cetin, député au Parlement turc sous l’étiquette MHP. La volonté de ces structures, y compris en France, est d’avoir un contrôle ou tout du moins une influence, sur la population immigrée turque.
La Fédération propose des activités culturelles et sociales : aides pendant la pandémie de Covid-19 (fourniture de masques aux travailleurs), repas, concerts, rencontres… Outre en Allemagne et en France, la présence de ces Fédérations est attestée en Hollande, Belgique, Autriche, Suisse, Danemark, Angleterre, Norvège, Suède, Australie et aux États-Unis.
C’est donc au sein de la Fédération turque de France que se développe les communautés des Loups gris car, si tous les Loups gris sont membres du MHP, tous les militants du MHP ne sont pas des Loups gris. (...)
Plus inquiétant est l’accointance que Ilhan Orhan, président de la Fédération turque en France, semble avoir avec les Loups gris. En effet, malgré le communiqué de presse daté du 2 novembre 2020, faisant suite à la décision du ministre de l’Intérieur de dissoudre les Loups gris et dans lequel Ilhan Orhan appelle au respect de la République française et de ses valeurs fraternelles. Pourtant, Ilhan Orahn ne s’est pas toujours tenu à distance des Foyers idéalistes. Le 13 janvier 2019, on peut voir sur un profil public Facebook une photo dans laquelle, entourés de Loups gris, il exhibe lui-même le signe de reconnaissance du groupe dans un local de la fédération française.
Il est, à notre connaissance, impossible d’affirmer que les événements qui se sont déroulés en Rhône-Alpes en octobre 2020 et sur lesquels le ministre de l’Intérieur s’est appuyé pour acter la dissolution des Loups gris, ont été d’une façon ou d’une autre téléguidés par la Fédération turque en France, voire par Ankara.
Il reste cependant frappant de constater d’une part, que les menaces et slogans qui ont fusé lors de ces manifestations violentes nous ramènent aux confins historiques la paranoïa d’État à laquelle nous faisions référence en début d’article (« Ici c’est la Turquie », « Je suis le commando turc, je suis le commando turc, je suis le commando turc ! ») et d’autre part, qu’il reste difficile de comprendre quelle est la structure objet de la dissolution puisque les Foyers idéalistes sont imbriqués dans la Fédération turque de France, auxquelles il n’est nullement question de s’attaquer.
La dissolution des Loups gris en France n’est-elle, en fin de compte, qu’un coup de communication politique qui n’altère en rien la capacité organisationnelle des Foyers idéalistes et se prive volontairement de faire front avec l’infiltration du MHP en France par le biais de ses associations ?