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La gauche victime de ses divisions idéologiques mais aussi de la présidentialisation
/Frédéric Sawicki Professeur de science politique
Article mis en ligne le 3 avril 2022

Le 29 mars dernier après un débat sur Mediapart, j’ai été interpellé pour être sorti de mon rôle de chercheur en expliquant pourquoi, à cause de ses positions sur la guerre en Ukraine, je ne pouvais voter Mélenchon. Je m’efforce ici de dépersonnaliser un peu le débat en montrant que la gauche est aussi victime du système politique présidentialiste qui pousse à attiser les différences.

Face au « non-alignement » du candidat de « l’union populaire », qui se traduit par son engagement à quitter l’OTAN par étapes, sa condamnation de tout réarmement de l’Allemagne et sa volonté d’ « en finir avec le mythe de la défense européenne », Yannick Jadot a pu justifier son attachement à « une Europe de la défense renforcée et un partenariat transatlantique plus équilibré » et Anne Hidalgo illustrer pourquoi « l’Europe est aujourd’hui clairement l’instrument de notre souveraineté » en recourant à quelques formules choc.

Pour sa part, le candidat du PCF, tout comme le leader de la France insoumise, a condamné l’invasion russe et l’irresponsabilité de Poutine, qualifié de « va-t-en-guerre, qui distille depuis des années le poison du nationalisme », tout lui trouvant des excuses et en rejetant toute aide militaire à l’Ukraine. Dans le communiqué publié le jour de l’invasion russe, le PCF a insisté sur « la responsabilité collective » de tous ceux, « à commencer par l’OTAN, qui ont nourri le feu de la confrontation, refusé de laisser l’Ukraine à l’écart d’une entrée discutable dans l’Alliance et distillé à leur tour le poison de l’ultranationalisme, des haines et désirs de vengeance »…

Est ainsi apparu au grand jour un clivage entre insoumis et communistes d’une part, socialistes et écologistes d’autre part, en rien nouveau, mais qu’il est désormais impossible d’ignorer. Confirme-t-il l’existence de deux gauches définitivement irréconciliables : la première souverainiste et anti-atlantiste qui préfère se qualifier d’ « altermondialiste » ou de « non-alignée », la seconde européiste, voire fédéraliste et pro-occidentale ? On peut se laisser aller à le penser. (...)

D’autres enjeux font bien sûr également apparaître des clivages importants. Ils ne divisent pas forcément les partis et les candidats selon la même ligne de partage. On pense notamment à la construction de nouvelles centrales nucléaires que les communistes défendent mordicus, les socialistes mezza vocce, mais que rejettent écologistes et insoumis. On notera cependant que sur cette question délicate, Jean-Luc Mélenchon a assoupli sa position et s’est engagé à organiser un référendum sur la question une fois élu et qu’Anne Hidalgo a récemment infléchi sa position en déclarant que « le nucléaire n’est pas forcément une bonne option », preuve que toutes les divisions ne sont pas forcément insurmontables.

Le clivage sur la politique internationale et européenne l’est-il davantage ? En l’état il semble l’être pour un nombre suffisamment significatif d’électeurs de gauche. L’appel de Jean-Luc Mélenchon au vote utile trahit d’ailleurs cette pleine conscience des limites de l’attractivité de son programme. Ne soyez pas trop regardants, rejoignez-nous, on s’arrangera bien après, semble dire le candidat de l’ « union populaire ». Beaucoup d’électeurs de gauche sensibles à l’argument justifient d’ailleurs de la même façon leur vote utile qu’on pourrait aussi bien qualifier de résigné : soit en se disant que de toutes façons ce programme ne pourra pas être mis en œuvre, car la victoire au second tour est inconcevable, soit en espérant que Jean-Luc Mélenchon, une fois au second tour, voire une fois élu (ce qui est très peu probable au vu des rapports de force politiques actuels), se montre plus réaliste. Dans ce cas-là, a-t-on envie de dire, pourquoi ne pas se montrer plus conciliant et rassembleur tout de suite ? Comment s’imaginer qu’une politique de type souverainiste puisse être soutenue par l’ensemble des forces de gauche ? On n’ose imaginer que Jean-Luc Mélenchon compte sur l’appui de Marine Le Pen et Éric Zemmour pour sortir de l’OTAN ou se lancer dans une politique étrangère tournant le dos à nos partenaires européens.

La perversité de la présidentialisation

C’est ici que notre système politique et les règles qui le régissent révèlent toute leur perversité. À la différence de presque tous les pays de l’UE, il est désormais tout entier organisé autour de l’élection et du pouvoir présidentiels. La réforme entrée en vigueur en 2002 (quinquennat et inversion du calendrier) a marginalisé les élections législatives, largement boudées depuis par les électeurs (moins d’un électeur sur deux y a voté en 2017), alors même que par trois fois au cours de deux décennies précédentes, elles avaient produit des alternances. (...)

cette marginalisation du scrutin législatif a considérablement affaibli les partis politiques, même si d’autres facteurs y ont aussi concouru (...)

Un des effets pervers de cette évolution est une forme de sacralisation des candidats et des programmes présidentiels. Le programme est de moins en moins celui d’un parti ou d’une coalition de partis préalablement travaillé et élaboré lors de conventions ou de congrès, fruit de longues tractations, il est celui d’un candidat qui l’adapte au goût du jour en n’hésitant pas à faire de la « triangulation » et qu’il élabore avec des entourages aussi nébuleux que restreints. On en vient à se demander si un jour ces programmes ne seront pas conçus en recourant à des algorithmes à partir des big datas aspirées sur les réseaux sociaux. (...)

Une fois rendus publics, ces programmes, de plus en plus détaillés pour s’adresser à toutes les sous-catégories de la population, deviennent des carcans, car ils sont un élément essentiel de la personnalisation des candidatures. Tous les candidats qui passent le premier tour font alors comme si le soutien électoral obtenu valait quitus de leur programme (...)

Une fois l’élection passée, le programme devient un mantra pour le président élu qui va être jugé sur sa capacité à le réaliser, coûte que coûte, dusse-t-il mettre des centaines de milliers de Français dans la rue. En réalité, la plupart du temps, à la fois en raison de la sous-estimation des conditions de mise en œuvre des propositions, des résistances rencontrées faute de concertation préalable (l’exemple de la réforme de la retraite par points en est l’illustration exemplaire) et d’événements forcément imprévisibles compte tenu de la nature de plus en plus interconnectée des économies et des sociétés (il n’est qu’à penser à la crise financière de 2008, aux attentats terroristes de 2015, à la pandémie de Covid, à la guerre en Ukraine…), seules quelques mesures sont réellement mises en œuvre. La déception est immanquablement au rendez-vous sauf quand un président miraculeusement élu se trouve sauvé par une succession de crises tellement importantes qu’elles lui permettent de faire oublier ses renoncements et ses échecs ! (...)

Dans la plupart des autres démocraties européennes, les élections parlementaires, généralement au scrutin proportionnel, déterminent la formation du pouvoir exécutif ; les programmes d’action gouvernementaux y sont le fruit de compromis explicites, une fois l’élection passée, entre les partis qui acceptent de former une coalition de gouvernement et de signer un contrat de législature. Les différentes composantes de la majorité sélectionnent dans leurs propositions leurs priorités et acceptent de transiger sur les autres points comme on l’a vu il y a quelques mois en Allemagne. Par comparaison, nous sommes en France aujourd’hui dans cette situation paradoxale où les compromis ne peuvent pas être élaborés après l’élection, mais où ils ne le sont plus non plus avant à cause de l’affaiblissement des partis et de l’émiettement des forces politiques qu’il a favorisé. On a oublié que la victoire de la gauche en 1981 et 1997, malgré ses fortes divisions, avait été rendue possible par un travail de compromis programmatique préalable. (...)

François Hollande s’est comporté en monarque absolu en n’en faisant qu’à sa tête et il s’est brutalement retrouvé nu à quelques mois du scrutin, abandonné aussi bien par son aile gauche que par son aile droite.

Le refus de Jean-Luc Mélenchon de se soumettre à l’impératif d’un socle programmatique minimal commun (...)

Les quatre candidats de gauche (deux fois plus nombreux qu’en 2017, puisque les communistes avaient alors soutenu Jean-Luc Mélenchon et les écologistes Benoit Hamon) abordent cette élection sans avoir au préalable discuté la moindre plateforme commune de gouvernement, laquelle aurait notamment permis de préparer les législatives dans de meilleures conditions. Aucun parti à gauche, depuis l’effondrement du PS, n’occupant une position hégémonique, aucun n’a été en mesure de dissuader l’un des trois autres de présenter un candidat en offrant en compensation des circonscriptions législatives (...)

Les scrutins européen et locaux n’ayant aucunement permis de stabiliser un nouveau rapport de forces et les primaires communes ayant été refusées par tous les candidats, l’élection présidentielle a été conçue par les partis comme le seul moyen de les départager.

Tous présentent en conséquence leur programme comme étant suffisamment singulier pour justifier leur candidature. Tous ont intérêt à accuser les différences plutôt qu’à insister sur ce qui rapproche. Dans cette perspective, la guerre en Ukraine n’a pas été saisie comme une occasion de rapprochement autour de valeurs communes (la condamnation de l’autoritarisme et de l’impérialisme, la défense du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et des valeurs démocratiques) mais, au contraire, comme un moyen de marquer ses différences. Il ne s’agit bien sûr pas de nier que des différences idéologiques existent au sein des militants des deux blocs que nous avons distingués, notamment autour de l’anti-atlantisme, mais ces différences sont beaucoup moins marquées chez les électeurs et n’ont pas empêché par le passé les mêmes de passer des compromis et de gouverner ensemble. Après tout, tous les candidats de gauche sont aujourd’hui d’accord pour dépendre politiquement et militairement le moins possible des États-Unis et pour admettre que Vladimir Poutine est une menace pour notre sécurité collective.

Dans une telle situation la seule façon pour un candidat de s’imposer clairement comme le candidat le plus crédible pour représenter toute la gauche aurait dû être de redoubler d’efforts pour proposer un programme de compromis et adresser des signaux suffisamment clairs aux électeurs pour indiquer que son programme n’était pas à prendre ou à laisser. (...)

En refusant d’adresser le moindre signal à tous les électeurs qui ne partagent pas sa conception de l’ordre international et de l’avenir de l’Union européenne, alors même que la guerre déclenchée par la Russie lui permettait de réviser sa position sans trop de risques (qui lui aurait alors reproché de s’être, comme bien d’autres, trompé ou laissé abuser par Poutine ?), comme il a su le faire sur la question du nucléaire vis-à-vis des communistes, Jean-Luc Mélenchon s’est jusqu’à présent comporté comme un prétendant classique au trône présidentiel : s’afficher impérial, sûr de soi et infaillible.

Nous ne pensons pas que cela soit son seul tempérament qui l’a poussé à réagir de la sorte ; il n’a fait que se laisser entraîner par la logique de la compétition sauvage entre les partis de gauche et par la personnalisation du scrutin. (...)

Nous verrons dans un peu plus d’une semaine si Jean-Luc Mélenchon a eu ou non raison de s’entêter sur la question internationale. Le nombre d’électeurs qui y sont sensibles et qui prendront en compte cet enjeu dans leur vote est probablement minoritaire. Reste ce qu’elle dit de la posture générale du candidat : son inflexibilité. C’est au bout du compte celle-ci qui risque de lui coûter le plus cher.