Le texte que j’ai écrit sur ce blog « Les fonctionnaires sont productifs. Ras-le-bol des âneries ! », ainsi que sa version publiée dans Libération le 29 octobre 2013, « Les fonctionnaires, créateurs de richesse et de valeur », ont soulevé un torrent de haine et d’insultes sur le site de Libération et sur un site de droite extrême délirant d’idéologie ultra-libérale nommé « Contrepoints », relayées ici même. La haine et les insultes déversées contre moi sont une chose qui, somme toute, ne devraient susciter qu’un haussement d’épaules. Mais elles donnent une idée effrayante de la haine de la République qu’éprouvent leurs auteurs, en même temps que de leur incapacité de penser.
La haine de la République
Je reviens donc une nouvelle fois sur un point de théorie qui bouscule à droite et aussi à gauche parce qu’il vise à montrer que la terre économique tourne autour du soleil et non pas l’inverse.
Ce que ne comprennent pas ceux qui enverraient bien dans un camp de rééducation, ou pire, s’ils en avaient le pouvoir, tous les citoyens qui ne pensent pas en rond comme eux, a trait à l’économie vue comme un circuit. Ils ne comprennent pas qu’on puisse mettre en doute l’idée selon laquelle seule l’économie marchande crée de la richesse, en tant que biens et services utiles, mais aussi de la valeur, en tant que quantité de monnaie qui circule dans l’économie en contrepartie de la production. La thèse que je soutiens est que, à l’inverse, les travailleurs employés dans la sphère non marchande créent eux aussi de la richesse qui a une valeur économique monétaire, bien que non marchande, qui s’ajoute à celle produite dans la sphère marchande.
Il s’ensuit que les impôts et autres prélèvements sont effectués sur un PIB total, incluant sa part marchande et sa part non marchande. Donc, les fonctionnaires ne sont pas payés par les seuls citoyens travaillant dans la sphère marchande, ils sont payés par tous les citoyens, eux compris.
Mes contempteurs enragent quand je dis que les travailleurs des services non marchands engendrent un produit et, en même temps, le revenu qui les rémunère. Et ça devient du délire. (...)
Pourquoi tout ce barouf alors ? Sans doute pour deux raisons essentielles.
– D’abord, parce que les délireurs ultra-libéraux ne supportent pas que la collectivité décide qu’une partie des ressources humaines et matérielles disponibles soit affectée à la production de services qui ne pourront pas engendrer de la plus-value grossissant le capital avide de rentabilité, ces ressources n’étant dès lors plus disponibles pour cela. Je souligne une nouvelle fois la responsabilité des marxistes orthodoxes qui n’ont pas décollé du manuel d’économie de Staline des années 1950 en continuant d’affirmer, contre vents et marées, que seule la production capitaliste matérielle engendrait de la valeur. C’est une ineptie, si peu conforme à Marx que c’en est presque risible. Marx a défini la valeur comme un rapport social et jamais en la ramenant à la production strictement matérielle[1].
– Ensuite, et c’est la seconde raison de l’emportement général contre l’impôt, près de quarante ans de politiques néolibérales et de discours anti-redistribution produisent maintenant leurs dégâts : la dégradation des services publics, leur soumission à des objectifs de rentabilité (hôpitaux, université…), la montée des inégalités, la réduction de la progressivité de l’impôt, la concurrence érigée en valeur suprême et l’individualisme exacerbée font douter du principe même de la redistribution des revenus que permet l’impôt sur le revenu, le tout dans un contexte d’évanescence des stratégies syndicales, incapables de concevoir une réunification des résistances. (...)
L’incapacité de penser
Un autre point incompris de mes injurieurs porte sur le raisonnement à la limite que je propose. À quoi sert un raisonnement à la limite ? À voir où conduit un raisonnement logique si on le conduit jusqu’au bout (...)
L’incapacité de penser l’économie et la société est inséparable de la haine de la République et de l’impôt qui en est l’une des conditions. Si j’avais le cœur à rire de cette situation effrayante en voyant que l’un des pires effets de la crise est de raviver les comportements les plus primaires et de chercher des boucs émissaires, je ferais remarquer combien les richesses créées par la sphère non marchande sont encore insuffisantes : quand on voit la quantité de fautes d’orthographe qui accompagnent les injures proférées par ceux qui veulent privatiser l’école, on se dit que les maîtres d’écoles ont encore du travail à accomplir pour faire reculer l’illettrisme. Commencer à penser, c’est contribuer à sauver la démocratie et la République.