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l’Humanité
La mort de Bernard Stiegler. « Aujourd’hui, que ce soit dans le monde bancaire, dans l’agriculture ou encore en ce qui concerne la santé, on applique des modèles mécanicistes à des réalités qui ne le sont pas du tout ! On fragilise donc les êtres vivants, et en particulier les humains. »
Article mis en ligne le 8 août 2020

Le Collège international de philosophie vient de faire part de la disparition du philosophe Bernard Stiegler. Nous republions ici sa dernière contribution pour l’Humanité, où le philosophe analyse la crise sanitaire à partir des évolutions et mécanismes liés aux usages, notamment des algorithmes, qui régissent nos sociétés post-industrielles en niant l’humain. Pour lui, il est urgent de réinventer ensemble un monde résilient en s’appuyant sur les expérimentations locales et l’intelligence collective. (...)

Parmi ses nombreux essais, il avait publié en janvier "Qu’appelle-t-on panser ? La Leçon de Greta Thunberg", dans lequel il s’interrogeait sur l’inaptitude des Etats et des entreprises à répondre aux demandes écologiques, en estimant que les sciences devaient être autonomes par rapport au capitalisme. (...)

Comment le philosophe que vous êtes a réagi à l’arrivée de l’épidémie de Covid-19 ?

Bernard Stiegler

J’ai regardé évoluer la situation avec circonspection et prudence, en essayant de me faire un point de vue sur ce qui se jouait. Depuis très longtemps, nos comportements sociaux nous ont placés dans une situation de grande vulnérabilité. Cette épidémie en est une confirmation. Depuis deux ans, avec un collectif de 60 scientifiques de 15 pays différents (Internation), nous étudions la société industrielle au sens large, et constatons une augmentation de l’entropie, c’est-à-dire de la capacité à lutter contre la mort sous ses diverses formes. Dans le second tome de mon ouvrage Qu’appelle-t-on panser ?, sous-titré La leçon de Greta Thunberg, je montrais comment la data économie conduit structurellement à la destruction progressive de toute capacité à supporter des accidents en annihilant toute résilience du système. Par exemple, la spéculation a rendu le système financier extrêmement vulnérable.
(...)

Or, ce système d’algorithmes est maintenant la norme pour tous les secteurs : Google, les réseaux sociaux et même la médecine. (...)

la physique ne peut s’appliquer à la biologie car le vivant ne réagit pas comme le physique. On a trop longtemps ignoré que le vivant, pour perdurer, doit avoir des capacités de néguentropie. Or, ces capacités sont impossibles à calculer. Le premier scientifique à expliquer cela fut Ludwig von Bertalanffy, qui, en 1968, dans sa Théorie générale des systèmes, démontre que l’on ne peut pas calculer l’avenir d’un système vivant car son évolution se fait toujours par des combinaisons aléatoires ultracomplexes que l’on ne peut ni prévoir ni contrôler. (...)

Le système climatique n’est pas un système vivant, c’est un écosystème d’êtres vivants. Cela concerne l’équilibre entre les forces terrestres, les forces marines et les forces vivantes. En cette matière, les statiques concernant la génétique des populations permettent de faire des anticipations fiables. Concernant le climat, il est question de chimie météorologique, un domaine où il existe des modèles qui proposent des prévisions dont il faudrait tenir le plus grand compte. Quant à la biodiversité, la perte de 60 % des espèces en un siècle n’est pas une prévision, mais une donnée factuelle, hélas. Et quand on prolonge les courbes de la perte de biodiversité et qu’on les combine avec d’autres aspects comme le réchauffement de l’atmosphère, l’appauvrissement de l’humus, les pénuries d’eau, on peut voir se dessiner une catastrophe dont le Covid-19 n’est qu’un petit avertissement. (...)

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Face aux bouleversements induits par l’explosion des données numériques, le philosophe, qui développe ses recherches dans le cadre du groupe de réflexion Ars industrialis et de l’Institut de recherche et d’innovation, invite à repenser le travail de fond en comble. Il préconise la mise en place d’une économie contributive qui repose sur un nouveau type de production de valeur et de justice sociale. (...)