La prostitution, de quoi parle-t-on ?
Ecoutons, entendons des témoignages de survivantes de la prostitution :
Andrea Dworkin1 : « La prostitution qu’est-ce que c’est ? c’est l’utilisation du corps d’une femme pour du sexe par un homme. Il donne de l’argent, il fait ce qu’il veut. La prostitution n’est pas une idée… c’est la bouche, le vagin, le rectum, pénétrés d’habitude par un pénis parfois par des mains, parfois par des objets pénétrés par un homme et un autre et encore un autre et encore un autre… voilà ce que c’est ».
Laurence2 prostituée à l’âge de 17 ans dans la rue Saint Denis à Paris par un réseau de proxénètes, avait jusqu’à 30 clients par nuit. « Une expérience insoutenable, écrit-elle, j’ai ressenti la prostitution comme un viol ou plutôt des viols incessants, comme la destruction et l’anéantissement d’une partie de moi-même ».
Mylène dit : « pour supporter on ferme les yeux. Je mettais mon bras devant mon visage, avec mon parfum dessus. Ça permet de protéger une part de soi, une part qu’ils n’auront pas. Il y avait aussi le valium. Sans le valium je n’aurais pas pu… et je ne me lavais qu’avec du mercryl pour décaper… ».
Une autre survivante du système prostitutionnel, Fatima, écrit : « même si on nous donne de l’argent pour nous violer, cela reste un viol ».
Quand on parle de prostitution on parle de violences. En France la prostitution est reconnue comme violence envers les femmes depuis 2011 mais les représentations ou les aveuglements ont la vie dure, en particulier ceux qui consistent à faire de la prostitution le plus vieux métier du monde, celui qui permet aux hommes d’assouvir une pulsion sexuelle que l’on dit irrépressible et d’inférioriser les femmes dans un rôle de servante à tout prix de leurs désirs. (...)
Muriel Salmona3 dit : « Les trois espaces où tout est permis sont le couple, la famille et la prostitution », – j’ajoute la pornographie qui est de la prostitution filmée -. Elle poursuit : « Maintenues dans une chape de plomb, les victimes se terrent dans un silence honteux qui les isole, renforçant encore davantage le sentiment de puissance des agresseurs. Ils pensent qu’ils peuvent agir en toute impunité, taper, injurier, violer : le conjoint parce que c’est sa compagne, le proxénète parce que la femme constitue sa source de revenus, le client parce qu’il paie ».
Les personnes prostituées :
La personne prostituée, ne se prostitue pas, elle est prostituée par des prostitueurs, clients et proxénètes ; elle subit des actes sexuels et souvent un grand nombre par jour, sans désir, par des hommes qui paient pour pouvoir faire ce qu’ils veulent et dont le comportement est imprévisible. La répétition d’actes sexuels non désirés est équivalente à une effraction corporelle, une atteinte profonde à l’intimité, c’est l’équivalent de viols.
Rachel Moran4 fondatrice du Mouvement des Survivantes : « quand les gens me posent des questions sur la violence dans la prostitution, je crois qu’ils sont à côté du vrai enjeu. Ce que ne comprennent pas ces personnes c’est le fait que l’acte lui-même est violent, que même l’homme le plus gentil qui ait touché mon corps était violent. Et d’une certaine façon c’était pire parce qu’il était plus malhonnête que celui qui me frappait à la tête et qui au moins me disait ce qu’il pensait de moi ».
Le moment clé de la prostitution est la passe, la confrontation prostitué-e/client, ce moment de domination pure. Quelques billets sur la table, et à partir de là tout est possible. Ce moment de grande violence est une chosification de la personne, sa négation. (...)
A cette violence s’ajoutent les violences subies du fait des proxénètes (conjoints ou autres, trafiquants etc.), du fait des clients qui violent au sens de la législation, refusent de payer, tapent, insultent ; du fait des passants (vols, insultes, jets de bouteille, coups etc.) ; le mépris et la stigmatisation s’ajoutent à tout cela. Les personnes prostituées subissent un cumul de violences et sont beaucoup plus exposées que les autres aux agressions et aux meurtres. Elles subissent aussi un continuum de violences. (...)
La plupart des personnes en situation de prostitution ont eu une enfance, une adolescence et des relations familiales très difficiles voire destructrices. Elles ont subi des violences psychologiques abandons, refus de leur homosexualité etc.), physiques, sexuelles (attouchements, viol et inceste) qui ont atteint leur intégrité physique et psychique, qui ont dégradé leur estime d’elles-mêmes, qui les ont isolées et ont produit échec scolaire et exclusion sociale. S’ajoutent la pauvreté, la misère des femmes souvent seules à avoir la charge de leurs enfants, les guerres et leur cortège de violences contre les femmes, les migrations difficiles et l’emprise directe des trafiquants et proxénètes.
L’entrée dans la situation de prostitution a une fréquence maximum à 13-14 ans. La prostitution des mineurs n’est pas différente de la prostitution des adultes, elle fait partie du système, et voulue par les clients qui cherchent des proies de plus en plus jeunes. C’est donc en intervenant auprès des jeunes par la prévention et l’éducation et la réelle protection des mineur.e.s qui comprend le refus de l’impunité des violeurs, que nous pourrons lutter efficacement contre le système prostitutionnel.
Du côté du client, de l’acheteur d’actes sexuels…
Essayer de voir le système prostitutionnel du côté du ou des clients n’est pas coutume… Pourtant c’est bien là qu’est le problème. Et comment comprendre ce comportement qui consiste à chosifier une personne ? (...)
Pour l’anthropologue Françoise Héritier6 « la prostitution n’existe que comme réponse à des exigences des hommes qu’il faudrait satisfaire à tout prix ».
Et on ne rappelle pas suffisamment qu’une pulsion ça se contrôle et que la non-satisfaction de la pulsion sexuelle ne met pas en danger la vie… D’ailleurs les hommes savent très bien qu’une pulsion ça se maîtrise puisqu’ils ont un cerveau. Mais c’est tellement plus confortable pour beaucoup d’entre eux de ne pas tenir compte de l’autre, de ses envies, de ses désirs. Certains finissent par avouer qu’ils sont souvent déçus mais ils y retournent pourtant.
La prostitution n’a rien à voir avec la liberté sexuelle et avec la sexualité des femmes en situation de prostitution comme le viol conjugal ou le sexe subi pour ne pas faire de vague, n’ont rien à voir avec la sexualité des femmes, mais ça a à voir avec le pouvoir, la construction de la masculinité et la sexualité de beaucoup d’hommes, leur volonté et leur soif de contrôle des femmes ou d’hommes infériorisés.
« Cet achat du consentement est le masque qui occulte le véritable objet de l’achat : celui de l’impunité de ce qui, sans ce billet, serait appelé un viol », écrit Sandrine Goldschmidt du Mouvement du Nid7.
Et je dis comme Andrea Dworkin que la prostitution est un viol tarifé. (...)
La traite des êtres humaines à des fins d’exploitation sexuelle ne cesse d’augmenter dans le monde parce qu’elle est très lucrative, parce qu’elle est moins risquée pour les trafiquants que le commerce de la drogue, parce que la « marchandise », disent les délinquants, sert plusieurs fois.
S’est organisé un véritable colonialisme prostitutionnel au profit des prostitueurs des pays riches (...)
Un prostitueur-client donne un conseil : « Allez là où les gens ont faim, choisissez un pays pauvre, allez chercher des femmes dans les régions dévastées par la famine. Elles vous adoreront. Elles prendront soin de vous, elles feront n’importe quoi pour vous, et pour tellement peu d’argent, juste de quoi manger un repas de plus pour survivre ! ». Cependant ne nous trompons pas, l’esclavage sexuel est mondialisé, celui qui existe à l’intérieur de l’Afrique ou au Moyen-Orient n’est pas moins violent et met aussi en oeuvre les pires formes de racisme et de domination. (...)
D’où vient cette violence ?
L’origine se trouve dans une structure très profonde et ancienne qui organise nos sociétés et que l’on appelle patriarcat ou domination masculine et qui produit l’inégalité de fait entre les femmes et les homme (...)
Le patriarcat a comme fondement l’appropriation du groupe des femmes par le groupe des hommes. L’expression concrète de cette appropriation est donnée par Colette Guillaumin8 sociologue : « l’usage d’un groupe par un autre, sa transformation en instrument manipulé et utilisé aux fins d’accroître les biens mais également la liberté et le prestige du groupe dominant ou aux fins de rendre sa survie possible dans des conditions meilleures ».
Les processus de cette appropriation passent par le corps des femmes sous des formes différentes mais que nous connaissons bien :
Le temps non compté, à l’infini, consacré par les femmes aux soins des autres
Le corps qui produit des enfants appropriés par les hommes
Le corps domestique qui nettoie, soigne, nourrit, élève.
L’obligation sexuelle qui prend deux formes principales, l’une existe par le mariage, un contrat sexuel en quelque sorte et l’autre qui est directement monnayée, la prostitution.
Il existe deux formes de cette appropriation des femmes par les hommes : privée et collective (...)
La marchandisation mondialisée :
Le système prostitutionnel est directement produit par le patriarcat (ou la domination masculine), mais il est renforcé et banalisé par le système économique de marchandisation mondialisé. Celui-ci produit des inégalités, de l’exclusion et accroit les vulnérabilités des femmes et des enfants ; celui-ci place l’argent au sommet des valeurs comme étalon unique de valeur et construit une société consumériste où, pour le dire vite, l’avoir remplace l’être.
Aujourd’hui la marchandisation généralisée entraine à trouver normal que tout se vende et que tout s’achète. (...)
’expression violente des pulsions sexuelles des clients se nourrit de la pornographie accessible à tous dès l’enfance polluant ainsi les imaginaires des jeunes. Mais les industries du sexe représentent des milliards. Les enjeux d’argent sont immenses et le lobbying pour que rien ne change très puissant.
Et des Etats, des pouvoirs publics, prenant l’argument à la fois de maintien de l’ordre public, de surveillance et de protection des personnes prostituées, organisent ou laissent organiser la prostitution en tant qu’activité économique. Et cela donne des « drive in » du sexe comme en Suisse, les fast-foods de la prostitution ; l’exposition des femmes en vitrine comme au Pays- Bas ; les supermarchés du sexe comme à la Junquera à la frontière espagnole ou comme en Allemagne, le grand bordel de l’Europe où sont pratiqués des soldes, deux pour le prix d’une, des prix discounts pour les retraités et les chauffeurs de taxi, des forfaits tout compris avec consommation à volonté, pratiques dégradantes et violences à volonté…
Ces pays réglementaristes prétendent réduire la violence de la prostitution, ils ne font que la légitimer, l’accroître et la banaliser. Les proxénètes et les trafiquants y sont rois.
Dans ce pays abolitionniste qu’est la France depuis 1960, pour être reconnue comme écrivaine d’envergure, faut-il encore et toujours se construire en objet de désir, signaler sa disponibilité sexuelle et sa réceptivité aux fantasmes des hommes et célébrer la prostitution ? Faut-il, comme le dit Francine Sporenda, écrire que les vraies femmes sont celles qui sont au service des hommes ? (...)
Il faut en finir, une violence ne s’aménage pas. Tolérer l’achat de services sexuels, c’est continuer à nourrir dans l’esprit des hommes l’idée que le corps des femmes est à leur disposition. Il faut abolir ce système prostitutionnel. C’est pourquoi La loi promulguée le 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées était indispensable. Cette loi comprend quatre piliers qui en font la cohérence : Accroître la lutte contre les proxénètes et les réseaux de traite ; interdire l’achat d’acte sexuel et responsabiliser les clients ; reconnaître les personnes prostituées comme victimes, sujets de droit qui ont à reconquérir leur autonomie et à être accompagnées si elles le désirent pour sortir de la prostitution (délit de racolage supprimé et création des parcours de sortie de la prostitution) ; prévenir, éduquer à la sexualité dans le respect de soi et de l’autre, éduquer à l’égalité entre les femmes et les hommes.
Les abolitionnistes ont une ardente obligation, celle de faire appliquer cette loi dans tous ses aspects et de combattre radicalement le patriarcat.