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La vie sauvage arrive dans les villes, repensons les frontières
Article mis en ligne le 16 janvier 2020
dernière modification le 15 janvier 2020

Mercredi matin [le 8 janvier], une dépêche AFP nous apprenait que « des snipers vont abattre depuis des hélicoptères 10.000 dromadaires sauvages en Australie, en raison de la menace que constituent pour les populations ces animaux qui, du fait de la sécheresse, s’approchent de plus en plus de certaines localités pour y trouver de l’eau ». Les conflits de territoire entre humains et non-humains ont toujours existé. Mais ils sont peut-être appelés à se multiplier. Car aujourd’hui, l’espace habitable rétrécit. En Alaska, on voit ainsi de grands ours sauvages fouiller les poubelles en ville pour survivre. De plus en plus d’animaux sauvages risquent d’être condamnés à partager les mêmes zones que nous. Nous qui avons mité leurs territoires d’axes routiers, d’oléoducs et de mégalopoles [1]. Nous qui avons coupé les forêts, dépeuplé les rivières et fait fondre la banquise.

Autrefois, les ours vivaient dans les forêts, les montagnes, les déserts et les terres gelées. Ils étaient respectés et redoutés. (...)

sur l’île japonaise d’Hokkaido. Pendant cinq jours, en décembre 1915, l’ours attaque sans répit les villages de colons récemment installés en terre sauvage, et tue sept personnes.

L’ours cherche sa nourriture ailleurs, et parfois se retrouve face à aux hommes (...)

les ours blancs arrivent de plus en plus tôt à Kaktovik, dès fin juillet. Et ils y restent désormais près de deux mois, contre une vingtaine de jours seulement il y a vingt ans. Jusqu’ici, ils se nourrissaient sur les rives des carcasses des trois baleines autorisées à la chasse chaque année. Cela ne suffit plus. Maintenant les ours parcourent de nuit les rues du village, pour voler de la nourriture. (...)

À Marseille, en 2018, l’eau et la nourriture manquant dans les zones naturelles, ce sont des sangliers qui sont venus chercher à manger dans les poubelles de la ville. Dans le Nord et sur le littoral, les goélands, victimes de la surpêche, sont attirés en ville par les décharges à ciel ouvert et les poubelles des riverains. Dans le Puy de Dôme, en octobre 2018, c’est une battue de chasse qui a acculé un cerf à trouver refuge dans le jardin d’un particulier. Il a été abattu. À Strasbourg, Londres, ou encore à Bastia en novembre dernier, dans le quartier Recipello, les renards profitent désormais des espaces verts en ville et de nos déchets pour s’alimenter. (...)

Nous poussons et faisons pousser désormais la nature en ville. L’espace sauvage n’occupe plus que 23 % de la superficie de la Terre. Il y a un siècle, c’était 85 %. Selon la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémique (IPBES), les trois quarts de l’environnement terrestre ont été significativement modifiés par l’action humaine et les zones urbaines ont plus que doublé depuis 1992. La croissance des villes dans le monde représente une surface équivalente à 110 km2 chaque jour. L’espace rétrécit.

Sauf à ce que la biodiversité finisse par être totalement annihilée (le sauvage ne représente déjà plus que 4 % de la biomasse des mammifères, nous compris), on peut imaginer que les rencontres vont se multiplier. Nous allons avoir besoin de diplomates, comme le formule Baptiste Morizot à propos de la cohabitation avec les loups. Ou de constituer des réserves de nature sauvage, comme le fait l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas). De sortir de l’anthropocentrisme en tout cas, de repenser les frontières et, comme l’analyse la philosophe de l’environnement Virginie Maris, de trouver de nouveaux mécanismes de préservation de la nature sauvage, sans pour autant gommer son altérité.