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Laâyoune, tombeau des invisibles
Article mis en ligne le 19 juin 2022

Autour de la capitale du Sahara occidental, territoire en pleine crise géopolitique où le Maroc réprime toute velléité indépendantiste, d’autres drames humains se jouent. En phase avec une Europe forteresse étendant toujours plus au sud ses barrières meurtrières, les autorités marocaines traquent les personnes venues d’Afrique subsaharienne. Au cœur d’une ville sous tension, des milliers de candidat·es au passage se terrent avant d’entreprendre leur périlleuse traversée vers les îles Canaries. Reportage.

Regardez bien : c’est la toute première maison construite à Laâyoune ! » Pointant du doigt une petite demeure peinte en blanc à la porte de métal piquée de rouille, le père Valerio semble recueilli, presque ému. C’est ici qu’en 1934 tout a commencé, explique-t-il, l’année zéro d’une capitale à nulle autre pareille – une plaque vermoulue en fait foi. À peine le temps de s’esbaudir que le prêtre de la proche cathédrale Saint-François-d’Assise, construite en 1954, quand la cité appartenait encore à l’Espagne, nous conduit avec enthousiasme devant « le premier commerce de la ville », désormais petite comida tenue par un transfuge de Marrakech spécialisé dans les grillades. Plus tôt, le volubile prélat nous avait longuement commenté une vieille photographie noir et blanc de Laâyoune, alors mini-ville de garnison coloniale encerclée par un désert rocailleux, avant de fièrement nous tendre le fascicule qu’il a consacré au passage en ville dans les années 1970 d’une écrivaine chinoise oubliée : Sanmao. (...)

Au moment de nous quitter, sur une petite place bordée de terrasses proche de la très moderne avenue Hassan-II, le voilà qui nous prévient : « Faites attention à ce que vous dites si vous venez dans ces cafés. Ici la plupart des consommateurs sont des truands ou des espions de la police. » (...)

Laâyoune a grandement mué. Dans un amoncellement de cubes roses et gris de quelques étages, les quartiers résidentiels jouxtent désormais des quartiers plus commerçants aux rues bordées d’étals. Au fil du temps, la ville a enflé sur ses bases, notamment dans les années 1990, s’étendant vers le sud au point de compter aujourd’hui environ 250 000 habitants, pour la plupart Marocains éloignés de la culture sahraouie. Car depuis 1975, le royaume chérifien exerce d’une main de fer sa mainmise sur le Sahara occidental et ses richesses minières, réprimant violemment les velléités d’indépendance du peuple sahraoui, après avoir vivement encouragé ses ressortissants à s’y installer en masse pour diluer ses particularités.

Conséquence : il règne dans la cité une parano palpable, comme diffusée par le vent du désert, assourdissant toute voix dissonante. Le ton est donné sur la route qui descend du nord depuis Tarfaya, où barrages et contrôles se succèdent. Une fois à l’intérieur de la ville, les bâtiments à vocation militaire ou policière hissent leurs austères façades à tous les coins de rue. (...)

nous sommes au « sud du Maroc », les mots de « Sahara occidental » n’ont pas droit de cité en public, pas plus que le nom du Front Polisario3 qui lutte pour l’indépendance du territoire – la dernière colonie d’Afrique. Au risque, sinon, de se faire expulser manu militari, mésaventure arrivée début 2019 à Nicolas Marvey, le précédent émissaire de CQFD4. À première vue, cette omerta nous concerne peu, puisque nous sommes d’abord venus enquêter sur la condition des personnes exilées de passage à Laâyoune. Le hic : les deux questions sont liées.

C’est un secret de polichinelle : dans le cadre de la politique d’externalisation des frontières de l’Espagne et, partant, de l’Europe, le Maroc a de longue date endossé le rôle de garde-chiourme en chef. (...)

Une politique qui, par ricochet, a transformé Laâyoune en étape centrale du périple migratoire. Depuis que le passage vers l’Espagne continentale est devenu difficile voire impossible à partir du nord du pays, c’est d’ici que s’organisent les expéditions pour les zones de départs de bateaux visant les îles Canaries. Toujours plus nombreuses, les embarcations s’élancent depuis le littoral qui s’étend de Tan-Tan à Dakhla, soit une côte de près de mille kilomètres (voir carte). (...)

Le récent rapport du réseau AlarmPhone sur la zone indique que 7 430 personnes ont réussi la traversée entre janvier et février 2022, contre 3 915 pour la même période en 2021 6. Une évolution qui explique en partie un récent séisme diplomatique : le 18 mars dernier, le premier ministre espagnol Pedro Sánchez a en effet infléchi la position historique du pays sur le Sahara occidental. Alors que l’Espagne affichait jusqu’ici une relative neutralité sur la question, son gouvernement a soudain estimé que le plan du royaume de Mohammed VI pour le territoire constituait une position « sérieuse, réaliste et crédible », au mépris du droit des Sahraouis à l’autodétermination7. L’objectif pour Madrid, dans cet échange de bons procédés : entre autres, encourager Rabat à se montrer encore plus ferme dans sa lutte contre l’immigration dite illégale. En termes diplomatiques, le communiqué du gouvernement marocain annonçant le revirement espagnol précise : « [Nous affichons notre] détermination à relever ensemble les défis communs, notamment la coopération pour la gestion des flux migratoires dans la Méditerranée et l’Atlantique, en agissant toujours dans un esprit de pleine coopération. »

À Laâyoune même, ce bel esprit de « pleine coopération » a eu un effet aussi immédiat que brutal.

« Chassés comme des rats »

« C’est terrible, ce que l’on vit depuis deux mois : tous les jours il y a des rafles. Ça peut te tomber dessus à n’importe quel moment. Ici, tout le monde a déjà vécu ça : ils débarquent au petit matin, cassent la porte, te volent ton portable et ton argent, puis ils te mettent dans un bus pour le nord. À toi de te débrouiller pour revenir. » (...)

Dans ce marasme, personne n’est dupe des rouages qui les broient, à l’image de cette dame récemment raflée avec sa fille de 18 ans, direction le lointain nord, avec à la clef un retour aussi compliqué qu’onéreux : « Tout ça, c’est pour faire plaisir à l’Europe. » (...)

Selon les rares associatifs de la ville, il y aurait aujourd’hui environ 20 000 personnes subsahariennes présentes à Laâyoune, issues d’une douzaine de pays, du Sénégal à la Sierra Leone en passant par le Niger ou la Guinée. Et la grande majorité ne rêverait que d’une chose : tenter la « traversée ». (...)

Dans la tension ambiante, c’est une population terrifiée qui se fait invisible, terrée, dans l’attente du convoi qui les guidera jusqu’à l’Atlantique et ses écueils. (...)

le Maroc bafoue tous les droits des personnes exilées, qu’elles soient en règle ou pas : « Même des gens qui ont la carte de résident sont envoyés dans ces centres indignes du nord, où on te jette la bouffe à la gueule et où on te frappe avant de te lâcher en pleine nature. Le pire, c’est que c’est rentable : le Maroc prend l’argent de partout, de l’Europe et des migrants à qui l’on dérobe tout. »
« Tout a changé »

Le tableau est sombre, représentatif de la répression qui fait rage dans tout le pays. (...)

les temps ont changé, à mesure que les routes migratoires déviaient vers la ville au moment même où l’économie marocaine flanchait : « D’abord, il y a eu le covid qui nous a mis à genoux, avec notamment la fin du tourisme », raconte un chauffeur de taxi venu de Ouarzazate il y a quelques années et qui déchante désormais. « Et maintenant c’est la hausse des prix de l’essence et des produits alimentaires, on n’y arrive plus », poursuit-il, expliquant que lui aussi songe à rejoindre l’Europe. Pour les personnes en migration, la gravité de la situation est décuplée. Plus aucune possibilité de trouver du travail pour payer la traversée, pas même dans la ville portuaire de Dakhla, à 500 kilomètres au sud, où l’on pouvait auparavant trimer dans les usines de poisson. Et un racisme qui se fait omniprésent, les forçant d’autant plus à se calfeutrer. Précision accablante, étayée par plusieurs témoignages : des petits magouilleurs locaux profiteraient de la situation pour racketter à leur tour les exilé·es, copiant les méthodes de la police en toute impunité.

Alors il reste la solidarité. Celle que porte Babacar Ndiaye, qui avec des camarades a organisé des collectes auprès de la communauté sénégalaise afin d’ouvrir une maison d’accueil pour les personnes désargentées atterrissant à Laâyoune8. Celle aussi de ce même Babacar et de son collègue Abdou, qui, au sein de l’association Sakia El Hamra pour la migration et le développement, où ils travaillent comme « médiateurs sanitaires », s’emploient notamment à identifier les dépouilles des personnes mortes en mer, tenant méticuleusement un registre des décès aux entrées glaçantes (« Fait partie de l’accident de Zodiac du *** », « Était sur telle embarcation de fortune avec *** ») et informant les familles restées au pays. Celle aussi des militants associatifs sillonnant les prisons pour identifier et apporter un soutien aux personnes subsahariennes emprisonnées souvent sans preuves pour des délits mineurs, ou accusées d’avoir participé à l’organisation de traversées, sans recours possible ni défense équitable. Celle encore de l’Adispros, où les différentes communautés se serrent les coudes dans la tempête, et où certain·es rêvent d’une réaction de masse (...)

Mais la solidarité ne suffit pas. À tel point que même chez les plus farouches partisans de l’intégration sur place qui soulignent les dangers de la route maritime, le doute se fraye un chemin. (...)

Dans cette ville tombeau, à l’avenir barré d’un trait de barbelé, les esprits sont plus que jamais tournés vers un unique horizon, porteur à la fois d’espoir et de mort : le mur de l’Atlantique

« Une organisation conjointe »

À une trentaine de kilomètres de la ville, au bout d’une route mangée par les dunes et semée de tractopelles qui tentent de repousser les avancées du sable, voici l’océan et le grand port de Laâyoune, dit El Marsa. (...)

Au nord de ce port d’El Marsa, la côté est parsemée de guérites espacées de quelques centaines de mètres. Le soir, elles se peuplent d’agents de surveillance. Impossible à première vue de passer entre les mailles du filet. C’est pourtant depuis cette zone qu’ont lieu beaucoup de départs. (...)

« Des mises à l’eau se feraient à l’abri de cette épave, lorsque les occupants des guérites qui l’entourent acceptent de détourner le regard. Moyennant corruption, bien sûr. » (...)

Au final, les personnes qui embarquent n’ont aucunement la main sur la manière dont s’organise leur voyage. C’est pour cette raison que les associations de Laâyoune tentent de sensibiliser les candidat·es au départ sur les dangers de la traversée, tout en leur fournissant des outils pour l’affronter. (...)

Tenter et tenter encore, malgré les risques. Pour beaucoup, c’est toujours « Barça ou barsakh », Barcelone ou la mort. Et la plupart des candidat·es à l’exil sont on ne peut plus conscient·es qu’ils s’apprêtent à emprunter un itinéraire extrêmement dangereux, devenu la plus meurtrière des routes vers l’Europe. (...)

Parmi les derniers naufrages en date, celui d’une embarcation au large de Boujdour le 8 mai dernier, dans lequel quarante-quatre personnes ont trouvé la mort.

Entre le Sahara occidental et les Canaries s’étend un océan aux conditions de navigation périlleuses. (...)

À ces conditions périlleuses s’ajoutent les effets des petits arrangements étatiques autour des zones de recherche et de secours (en anglais « Search and Rescue », SAR). Héritage de la colonisation, les eaux côtières du Sahara occidental sont en effet sous la double responsabilité de l’Espagne et du Maroc. Or les sauveteurs espagnols du Salvamento Marítimo ne s’aventurent plus que très rarement dans cette zone floue et le Centre de coordination et de sauvetage de Madrid délègue désormais les interventions à la Marine royale du Maroc. Laquelle est, de l’avis général, plus prompte à intercepter les embarcations qu’à secourir celles qui se trouvent en détresse. (...)

Quant à la répression grandissante s’abattant sur Laâyoune et ses environs, elle aggrave largement la situation, et contraint les candidat·es au passage à jouer le tout pour le tout. (...)

Ces « drames-là », comme au large de la Libye, comme à la frontière gréco-turque, comme en tant d’endroits, sont largement imputables à une Europe érigeant toujours plus de barrières meurtrières, aussi bien à ses frontières qu’au cœur de pays « alliés », rémunérés pour cette tâche ingrate. Ainsi les mort·es demeurent des ombres, des invisibles. À l’image de ce cimetière improvisé dans le désert, dont une courte vidéo tourne parmi les migrant·es de Laâyoune. On y voit un vieil homme qui arrose gravement quelques tombes abritant les dépouilles de personnes mortes en mer, dérisoires petits monticules de terre ornés de pierres blanches. Et celui qui nous montre ces images de lâcher : « Avec le vent, le sable ne tardera pas à les recouvrir. Il n’y aura plus trace d’eux. »